Il fait froid, mais d'un froid sans comparaison aucune avec l'hiver qui s'annonce. Un froid laissé par l'angoisse et dont Lydie se dit qu'il ressemble à ses feuilles délaissées par l'automne qu'un vent maladroit jette à la figure des étoiles ...qui s'en foutent. La voiture où presque contre son gré elle s'était tout à l'heure assise, pensant à défaut de s'y plaire au moins de s'y trouver à l'aise, se dirige maintenant à vive allure vers une destination que seul l'ordonnancier de leur vie semble connaître. Ne sachant conduire elle a pris place comme à l'accoutumée à l'arrière et partage son temps entre le paysage qui défile et le cuir mou du siège. Elle demeure blottie, prisonnière d'elle-même, comme confinée dans un tourment assassin, pour ne pas dire autiste. Juste devant elle, il y a Mélanie qu'elle considérait comme une amie et a ses côtés, assise au volant, Marie-Claude qui parfois détourne son regard de la route pour se moquer de son air contrit. Marie-Claude, c'est cette brune pulpeuse dont le visage sait se faire sévère à l'envi ou doux et rieur suivant l'humeur. Un visage d'une perverse beauté qui capture les regards pour ne plus les rendre. Mélanie la lui a présentée un soir se débauche. C'est alors que les ennuis ont commencé. Il leur fallait de l'argent à ces deux connes, un petit braquage sans histoire avaient-elles dit. Le bruit des balles siffle encore autour de Lydie qui semble de loin la plus perturbée ; et puis ce policier mort pour quoi ? Une question qui n'a trouvé de réponse que dans la fuite. Lydie voudrait dire à Mélanie qu'elle arrête de fumer ces putains de Malboro qui puent, mais elle pense qu'en fait c'est son esprit tout entier qui pue. Elle préfère se taire une fois encore et Mélanie semble la toiser du haut de son indifférence, laissant à sa froide beauté le soin de couper toute envie de conversation. On a connu des statues plus expressives. De son futur elle ne ressent plus que la crainte et la faillite. La route devient difficile. Mélanie prétend qu'elle est déjà venue dans la région à une époque où le tourisme y était prospère et qu'elle se souvient vaguement d'un raccourci, une route peuplée de légendes macabres dont elle a oublié de se rappeler. Elles en rient tandis que Lydie ne les écoute pas ou peu. Il paraît que personne n'en est jamais revenu et que l'on ignore où elle mène et surtout si elle mène quelque part. Mélanie trouve que c'est justement l'endroit idéal pour une retraite, pour s'y faire oublier. Lydie, elle, elle sait où elle va, elle va à ce néant qui est aujourd'hui sa vie : elle n'aura plus jamais chaud. La voiture s'avance, emprunte le raccourci ; le destin parfois aussi emprunte d'étonnant raccourci. Le décor souffre d'un manque de rigueur, les ravins succèdent aux précipices, les montagnes s'alignent en cohorte montante et le soleil quant à lui s'il ne s'appuie pas encore nettement sur l'une d'elle est néanmoins déjà mourant. Le jour décline la nuit augmente, Le gouffre à toujours soif, Lydie se récite Baudelaire à voix lente. Puis elle le regarde, ce soleil, le premier qui lui échappe d'un jour maudit, elle le regarde délaisser un peu de son sang sur les bords frangés des collines. Tout lui rappelle son malheur : le bruit vague du lac au loin, tout n'est qu'écume, la route caillouteuse, la profondeur des précipices, la pénombre étouffante, et le soleil qui pose son agonie... Soudain Marie-Claude s'agite et la tire de son soliloque.
- Vous voyez ce que je vois ! s'écrie-t-elle excitée comme à son habitude quand elle n'est pas de mauvaise humeur.
- On dirait un château, répond Mélanie tandis qu'elle passe une main dans ses longs cheveux châtains.
En effet une grande bâtisse à l'allure baroque s'élève maintenant devant les trois femmes. Les fenêtres sont à ce point imposantes qu'on dirait des yeux et la porte d'entrée à tout d'une bouche béante aux commissures sournoises. Ce château est un visage à lui tout seul. Il porte cependant en lui quelque chose de démesuré qui fait peur à Lydie qui croit y reconnaître les traits d'un homme jadis connu rapporté de loin par Dieu seul sait quel souvenir antique. Une tour secouée par le vent et habitée par son murmure semble battre la mesure du temps ; un doux vol d'hirondelles lui octroie un peu de vie et néanmoins s'échappe très vite de ses coteaux avant de se jeter à l'arrière du château dans le précipice qui le jouxte de très près.
« Alors tu viens Lydie ou il faut que l'on vienne chercher ! » crie alors Marie-Claude qui déjà s'approche de la porte. « Dire que j'ai attendu d'avoir 31ans pour voir ça s'écrie-t-elle à nouveau excitée.
- Moi j'ai cinq ans de moins et je m'en serais bien passée, s'exclame Mélanie désappointée.
Lydie n'a pas d'autre choix que de les suivre... Marie-Claude en tête, les trois femmes s'approchent de l'imposante porte d'entrée. Le heurtoir de bronze les fixe d'un regard mauvais, Lydie frémit tout en essayant de se convaincre que ce n'est que son imagination qui lui joue des tours. Isabelle hésite à frapper : si le château est abandonné, cela n'aura pas d'importance. Mais s'il ne l'est pas, que diront les propriétaires ? Ils risqueraient de les reconnaître et d'appeler la police, leur signalement doit avoir été diffusé partout ! Comme si elle avait lu dans son esprit, Mélanie suggère
- On n'a qu'à entrer en douce et traquer les habitants s'il y en a. On avisera une fois qu'ils seront hors d'état de nuire...
Lydie a un hoquet involontaire
- Vous voulez les tuer ?!
- Qui parle des les tuer, idiote ! On peut se contenter de les assommer un peu...
Et le regard complice qu'elle échange avec Marie-Claude clôt le débat.
Lydie n'aura pas son mot à dire cette fois-ci non plus. Mélanie et son amie entrouvrent alors la porte en évitant autant qu'elles peuvent de la faire grincer. La porte est lourde et le long cri que poussent les gonds rouillés trahit l'inutilité de leur effort. Elles tirent alors le battant, se moquant désormais du bruit qu'elles feront avec cette porte ; tant pis pour la discrétion.
Marie-Claude sort son arme et chuchote :
Mélanie, prend cette idiote avec toi et va explorer l'aile droite. Je pars vers la gauche. Rendez-vous ici dans une heure.
Mélanie acquiesce, s'arme de son couteau et attrape Lydie par le bras.
- Tu n'as pas intérêt à faire un seul bruit, toi !
Lydie se dégage et jette un regard noir à cette fille qu'elle ne reconnaît plus comme son amie. Puis son regard s'étend vers l'immense hall dans lequel elles se trouvent. La décoration est grandiose, riche et pleine de goût, mais tout semble poussiéreux, comme si le château avait été abandonné depuis des années. L'antiquité des lustres et la patine du bois des escaliers ajoutent à l'atmosphère fantastique qui emplit ces lieux. Cependant, une torche enflammée accrochée au mur trahit une présence... Quelqu'un est passé ici il y a peu de temps.
- On se croirait dans un film... Mieux, dans un conte ! pense la jeune fille qui involontairement repense à la Belle et la Bête de Cocteau. Tout à fait cette atmosphère obscure et poussiéreuse...
- Et bien alors ? Il n'y a pas l'électricité ici ?! s'exclame Mélanie, visiblement mal à l'aise. Cet endroit me donne le frisson !
Mais Lydie ne l'écoute pas. Elle est subjuguée par la grandeur de l'endroit, par le velouté des tentures, le rouge et l'or des tapis et des cadres, par cette lumière dansante et tamisée que projettent les chandelles des lustres et les torches aux murs. Elle se sent curieusement bien, pour la première fois depuis longtemps... Comme si elle connaissait cet endroit, comme si elle était ici chez elle. "Sans doute parce que j'ai toujours aimé la littérature fantastique... Je dois sûrement associer ce château à l'une ou l'autre de ces aventures imaginaires." Pensa-t-elle à la recherche d'une explication.
Sans qu'elle s'en rende compte, elle a prit les devants et explore, pleine d'enthousiasme, les nombreuses pièces du château, Mélanie anxieuse sur ses talons.
L'heure écoulée, les trois femmes se retrouvent devant la grande porte.
- Je n'ai trouvé personne, commença Marie-Claude. C'est étrange, car le château ne peut pas être abandonné, il y a des torches partout et j'ai entendu le mouvement d'une horloge.
- Et pas d'électricité ! Ajouta Mélanie.
- Quoi qu'il en soit, j'ai trouvé des chambres, à l'étage. On va pouvoir dormir ici. Rien d'intéressant chez vous ?
- Non. Une salle à manger, une salle commune, ce genre de trucs.
Les yeux de Marie-Claude s'illuminent :
- Une cuisine avec ?
- Oui, mais vide.
- Dommage. On mangera pas ce soir.
Lydie se risque à placer un mot.
- Vous ne trouvez pas ça bizarre vous ? De la poussière comme si le château était abandonné, des lumières comme s'il était habité, mais une cuisine vide et pas d'électricité ni d'eau courante ! On se croirait revenu en arrière dans le temps ou quelque chose du genre.
Les deux complices se taisent un instant, mais Mélanie brise le silence :
- Arrête avec tes conneries, tu me donnes la chair de poule !
Puis après un autre instant de silence :
- Je propose qu'on monte à l'étage se trouver des lits. Plus vite la nuit sera passée, mieux je me sentirais !
Acquiesçant sans mot dire, Marie-Claude monte à l'étage, suivie de près par Mélanie. Lydie en arrière de quelques marches a un sourire émerveillé. Celui-ci cependant se fige quand elle voit au milieu des nombreux portraits qui semblent saluer leur ascension se dessiner le visage plaisant d'un jeune homme vêtu du plus bel habillage. Contrairement aux autres aucune date ne stipule sa naissance et moins encore sa mort. Le cadre est légèrement de travers, l'empêchant de mieux en apprécier les détails, mais elle parvient néanmoins à déceler quelque chose d'attendrissant qui s'enfuit du regard, lequel ne paraît avoir d'éclat que pour elle et semble habité de cette lueur surannée des gens pour qui l'avenir n'est qu'un passé recomposé. Un nom émerge un temps de la poussière : Desmond.
- Tu te dépêches, geins soudain Mélanie tirant Lydie de sa torpeur, Marie-Claude nous a trouvé une chambre !



Je ne sais pas si on a le droit de décider de la fin d'une histoire après deux participations qui font soit dit en passant plus de 1000 caractères chacune. Pour moi ce site est un site d'écriture à plusieurs mains, ce qui permet d'avoir dans la même histoire différents styles d'écriture, des rebondissements extraordinaires dus au bon vouloir des auteurs, etc... Tout cela pour dire que je trouve dommage que cette histoire ne soit pas ouverte aux autres.