Le ciel est si bas, tant chargé de cette épaisse cotonnade qui s'effiloche dans l'air glacé. Ses mèches ébouriffées virevoltent et dansent devant ma fenêtre avant de s'allonger sur le sol et de tisser leur manteau de sommeil blanc.
Bientôt la vie n'apparaît plus, engourdie voire endormie profondément dans ce silence feutré qui me pèse déjà.
C'est pour moi le moment de m'évader vers d'autres horizons...

Insupportable hiver
Psychologie · 24 chapitres · 8 plumes · écrite du 26 novembre 2005 au 5 avril 2006 · 1182 lectures à l'époque
(Insupportable hiver)
Les 24 chapitres, dans l'ordre
... Partir ; je continue d'arranger mes effets dans ce grand sac marron qui m'a si souvent accompagné dans mes vagabondages. Prendre quelques livres, quand même.
Quelques livres, oui, pour quelques rêves en écrin de papier qui m'aideront peut-être à découvrir une lumière, une chaleur que cet hiver naissant a chassées de mon corps et de mon âme. Tout mon être est maintenant suspendu à ce départ, à ce voyage onirique vers des cieux aux couleurs de la vie. Mon bagage à la main, la porte de ma maison claque derrière moi...
Et je ne vois plus le chemin. La neige a commencé à tomber pendant que je remplissais mon bagage. La porte est fermée et bien fermée. Où sont mes clés?
Puisque le retour ne m'est plus permis, je n'ai qu'à poursuivre en aveugle dans ce paysage lunaire où chacun de mes pas semble me conduire vers des terres hostiles. J'avance alors sans repères, seulement guidée par cet irrépressible besoin de fuir, de ne pas m'avouer vaincue par les affres de Dame Nature. Je marche vers mon exil...
Vers quelle terre mes pieds de plomb m'emportent-ils ?
Etrangère à cette vie, existe-t-il un refuge dans un ailleurs du possible. La froidure engourdit mon esprit. Toute initiative s'évapore avec la brume matinale. Envie de me laisser emporter par la prochaine onde de blizzard.
Ce blizzard qui me repousse, qui freine chaque tentative d'avancer, qui brûle mes yeux et ma peau, mais pire encore qui s'immisce jusque dans mon esprit et lui intime l'ordre de renoncer, de se laisser emporter dans un tourbillon glacial sans retour. Je résiste, à quoi je ne sais plus, seuls me conservent encore en vie les souvenirs de voyages vécus ou rêvés qui défilent dans ma mémoire comme des cartes postales jaunies.
Au loin, une pâle lueur apparaît...
C'est le bus !
Enfin.
Enfin, c'est ce que je crois discerner dans ce paysage sans relief, sans profondeur, qui ne sait qu'être blanc.
Je trouve la force d'allonger le pas, de courir presque, enfin je le crois aussi.
La lueur grossit, rassurante; je ressens la chaleur qu'elle dégage, je la touche, je l'encercle...
Non. Ce n'était qu'un mirage dans ce désert de neige, qu'un mauvais tour que vient de me jouer le blizzard ensorceleur d'esprit. Je viens de trébucher et la douleur qui envahit mon genou me ramène à la réalité. Je suis perdue...
Perdue? Reprenons nos esprits, où est mon téléphone portable?
Une déchirure enflamme mon genou et remonte jusqu'au coeur. Je ne peux me relever. Je m'enfonce dans un cocon glacé. La tête embrouillée, des images défilent, mon corps ne me porte plus, je flotte...
Après tout, pourquoi m'encombrer d'un bagage ? Pourquoi emporter avec soi les douloureux souvenirs du passé ? Je regarde un instant ce sac contenant mes quelques effets personnels, repousse du pied ce vestige d'hier, ressers mon manteau sur mon corps engourdi et intime l'ordre à mon genou de se remettre en route. J'ai du chemin à faire, de la route à mordre, des vies à croiser, il est temps de se relever !
Se délester des vestiges du passé, regarder devant soi, entrevoir dans ce brouillard des lendemains printaniers. Mon corps se déploie, mon genou a entendu le message.
Je suis à l'été de ma vie.
Les membres lourds, la tête enserrée dans un étau mais le coeur plus léger, je me suis donc remise à marcher, certaine que ma bonne étoile finirait par me conduire là où un destin plus doux m'attendait. Combien de temps cela m'a-t-il pris pour sortir de cet enfer de vent, de froid et de peur mêlés, je ne sais plus...Une minute, une heure, un siècle, le temps n'existe plus que dans les pulsations de mon pouls et les battements anarchiques de mon coeur.
Mais, il me semble entendre au loin...oui, j'entends bien, cette fois c'est bien réel...
J'aperçois l'autobus ou le car, voire le bus. Bref, un transport en commun.
Un bus! Hourrah! Alléluia ! Mais...il ne s'arrête pas. Et le chauffeur reste sourd à mes cris. Normal, c'est Ernest, le sourd du village. Une des passagères m'aperçoit et va lui taper sur l'épaule. Il s'arrête enfin cinq cents mètres plus loin. Mais j'entends toujours ce "brr" qui s'amplifie. Un son de plainte humaine ou de rage animale?
Finalement ce râle n'était-il pas le mien ? Je cours et monte dans le bus. Il est presque vide et je m'affale sur des banquettes molles.
Le bus repart...
Je demande à Ernest où le bus va nous mener. Le chaufeur se retourne et je m'aperçois que ce n'est pas mon ami le sourd. Ce monsieur est plutôt étrange car entre deux éternuements il me répond que le bus embarque des personnes mais n'en laisse pas descendre. Je tremble de peur! Je regarde autour de moi, ce bus est vraiment lugubre. Plus encore que le plafond de ma mansarde et encore plus lugubre que les toilettes chimiques de Madame Lapipota. Ho la la! Je suis bouleversée.
C'est à cet instant que le bus s'arrêta....
Je regarde par la vitre crasseuse du véhicule; une enfant se tient sur le bas-côté. Mon coeur bat à tout rompre, elle ne doit pas monter, il ne faut pas, elle aussi sera prise au piège et alors...
Je panique de plus en plus lorsque les portes du bus s'ouvrent enfin. La petite fille s'apprête à monter et un cri sort de ma bouche, incontrôlable; il faut que je la prévienne ! Le chauffeur n'y prête pas vraiment attention car une (des rares) passagère tente de s'échapper au même moment. Comme dans un rêve, je vois sa lourde chevelure rousse projetée sur le siège près de la porte : le chauffeur vient de la repousser violemment. Le visage de l'homme ne reflète maintenant que haine et mépris. Je tremble et l'enfant monte. Une larme roule sur ma joue, encore une victime... Suis-je en plein cauchemar ?
Je me tourne vers la gamine... Ses yeux sont rouges sang !!!
"B'jour Papa. T'en as ramassé combien aujourd'hui?, dit la petite fille au chauffeur.
- Un bon paquet, Olga.
- C'est Maman qui va être contente!
- Pour sûr!"
Elle alla s'asseoir au fond du car , en fredonnant une drôle de chanson. Des variations sur le son "brr". Assez joli, une fois qu'on s'était habitué.
Puis elle se tut et...
Le bus s'arrêta de nouveau, une autre enfant monte...
-B'jour Olga, b'jour papa! T'en as ramassé combien aujourd'hui????
-Une bonne vingtaine!!!
-Wow! Maman va être contente, du bon sang frais....
" Maman? De qui tu parles? De la tienne ou de la mienne?
Je te rappelle, au cas où tu l'oublierais, que notre père n'a bien sûr qu'une femme à la fois mais que la liste des mères de ses enfants est fort longue.
Je commence la litanie: Abigaël, Barbara, Clotilde, Doris, Eva, Florence, Ginette (ta mère), Henriette, Isis, Janine, Karine, Lola ( ma mère), Marie... J'arrête là mais lui, il a bien parcouru l'alphabet trois ou quatre fois!
Tu parlais de sang frais? Pourquoi?
Monique2006 5 avril 2006 · 23Et le bus repart, traverse d'épaisses forêts...mes dents claquent de peur en entendant les commentaires des enfants sur les réserves pour les jours à venir. Le père a bien travaillé, il a su renouveler les provisions...Le palais des ogresses: il apparaît au tournant de la route, des murs aux couleurs vives presque criardes, un groupe de femmes qui prépare des légumes et des fruits. Etrange tenue à mi-chemin entre le Moyen Age et le XXIe siècle, et une foule de chats de toutes tailles et couleurs.
Le vent annonciateur de l'orage miaulait autour de moi quand je descendis du bus.
Les branches des arbres se tordaient désespérément, implorant je ne sais quelle divinité de les épargner.
Je me rapprochai le plus vite possible des femmes.
Il faisait frais et je frissonnais. Une des femmes vint à ma rencontre avec un grand bol de chocolat et dit: " Bois, ça te fera du bien".
Le chocolat, parfumé à la cannelle, me fit vraiment du bien. Je soupirai d'aise et la remerciai.
Je ne savais pas où j'étais mais je sentis que j'étais arrivée. Sensation à la fois réconfortante et angoissante.
Des chats, assis, bien droits, les deux pattes avant jointes, leur queue ramenée soigneusement devant, yeux mi-clos me regardaient.
D'autres s'étiraient, faisant jouer les muscles de leur dos.
D'autres encore aiguisaient leurs griffes sur des troncs d'arbres.
Enfin, les plus jeunes fôlatraient, courant après un papillon, une feuille emportée par le vent ou des moucherons.
Aucun ne quémandait de caresses.
Aucun ne me souhaitait la bienvenue en se roulant par terre ou en s'enroulant dans mes jambes.
La sensation d'être observée me fit me retourner.
Un grand chat noir aux yeux jaunes me fixait avec un rien d'ironie dans le regard.
C'est alors que j'entendis...

