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L'espace temps

Humour · 25 chapitres · 4 plumes · écrite du 1 octobre 2007 au 3 octobre 2011 à 19h49 · 2301 lectures à l'époque

Ligne de conduite

Le fourmillement spirituel d'une femme approchant la quarantaine....

Les 25 chapitres, dans l'ordre
  1. Nath07
  2. Nas
  3. Harmony
  4. Mika
  5. Mika
  6. Mika
  7. Mika
  8. Mika
  9. Mika
  10. Mika
  11. Mika
  12. Mika
  13. Mika
  14. Mika
  15. Mika
  16. Mika
  17. Mika
  18. Mika
  19. Mika
  20. Mika
  21. Mika
  22. Mika
  23. Mika
  24. Mika
  25. Mika
Nath07 1 octobre 2007 · 1

C'est l'heure. Ce réveil me fout de plus en plus le cafard. On dirait qu'il pleut dehors. J'ai vraiment pas envie de me lever...allez, encore cinq minutes...et si je m'endors..je me lève de suite, de toute façon, il faut que j'aille aux toilettes. Brrrrr...il fait pas chaud. Va falloir que je me couvre...Oh zut, ce satané réveil qui fait le bis-repetita, il va réveiller toute la maison.
"Qu'est-ce-qu'elle attend pour appuyer sur le bouton, bougonna Bertrand de la chambre voisine. Elle fait pareil tous les matins, ça devient pénible à force. Elle pense pas à ceux qui ont bossé tard dans la nuit. Faudra bien que je lui dise, un jour."
Un p'tit tour par le reflet barbouillé d'un visage engourdi...Ohlala...dis-donc, vivement la douche qui remettra tout ça en ordre...dire qu'à vingt piges, aucune trace de souffrance n'imprégnait mes traits...tout était net, lisse, rosé, doux....

Nas 8 octobre 2007 · 2

Ce n'était sans doute pas le cas de ce pauvre Bertrand, un personnage éminemment connu par tous, une sorte de mammifère aux dents alignées en éventail, une bouche démesurée, une mâchoire frôlant le sol. Bertrand ressemblait distinctement à une machine WHIRLPOOL, à un semi-remorque SCANIA chargé de betteraves, muni d'un facial de LADA et d'un museau allongé qui en est l'attache-remorque.
La nature de ce physique particulier s'expliquait par une jeunesse de travail acharné passée dans les hauts fourneaux de l'usine à alimenter les fours. Des cheveux hors norme dressés sur une tête de squale constitués par un ensemble de fils barbelés et de câble de frein.

Harmony 19 octobre 2007 · 3

Punaise, Bertrand était bel et bien réveillé, la tête dans le seau, et prêt à venir "pester" après la propriétaire du réveil noctambule.
Il tambourina et zut de zut, j'avais pas prévu ça, car il a l'air furax !
Bon, et bien ni une ni deux, j'ouvre avec une assiette de croissants défraichis, tant pis !

Mika 29 octobre 2007 · 4

- Salut Beber ! T'es bien matinal toi ! ironisais-je en faisant une tentative de regard de biche (avec le mascara de la veille dégoulinant !).
- Allez entre... je t'offre un bon café ! Il est en train de chauffer.., lui proposais-je en m'écartant de la porte et en faisant bailler mon peignoir dans le but innocent qu'il bloque sur mon sein droit....Vaine tentative de diversion puisque ce dernier, fatigué par le temps qui passe, s'était réfugié bien bas sous le coton douillet.

Entrée en matière douteuse que deux quadragénaires mal réveillés !... Bertrand, surpris par la politesse de mon accueil et l'assiette de croissants baissa les armes et entra dans mon deux pièces en ronchonnant insensible au bordel typiquement féminin caractéristique des vieux célibataires un peu paumés. Il partit directement dans la kitchenette, attrapa une tasse à peu près propre, se servit le fond de cafetière froid qui traînait sur la table depuis hier matin et le mit au micro-ondes.

- T'es chiante à force ! Tu sais bien que les murs en carton qui séparent nos apparts sont pas insonorisés !...Apprends à te lever quand le réveil sonne...pas quand il hurle pour la 3ème fois en un quart d'heure !, râla-t-il en plantant un regard noir dans mes yeux penauds de petite fille faussement timide.
- 'Scuse moi ! J'ai pas bien dormi...
- J'avais compris...T'as ronflé comme un moteur diesel toute la nuit !...Pouahrk il est infect ton café!, cracha-t-il en revidant la tasse dans la cafetière.

Bertrand je l'aime bien...Il est un peu comme moi mais avec des poils un peu partout (sauf quand ça fait un moment que je suis pas passée chez l'esthéticienne, mais là c'est sujet tabou !). Quand de bon matin il vient chez moi pour râler, à chaque fois on finit par boire un thé (parce que mémère sait pas faire du bon café) ensemble en se frottant les yeux, sans rien dire jusqu'à ce que je doive décoller pour le taf...C'est un peu mon compagnon du matin...La même gueule barbouillée, la même fraîcheur et le même amour des horaires matinaux...Là c'est l'heure d'aller me saper. Quand je fouille dans mon bac à linge sale en pestant, Beber comprend qu'il est l'heure pour lui de rejoindre sa tanière. Ça se passe comme ça tous les matins...

- Bon ben... A plus Bertand !
- Ouais ! C'est ça...Taffe bien.

Mika 11 mars 2008 · 5

Comme toute citadine expérimentée et qui se respecte je suis une fervente adepte du transport en commun...Plus par facilité que par nécessité ! Ca donne l'impression d'un embryon de vie sociale « civilisée ».

Ce matin la pluie incessante détrempe le macadam. La buée a envahi toutes les vitres du bus. Le chauffeur, équipé d'une éponge jaune crasseuse s'obstine toutes les trente secondes à dégager son champ de vision. Sous l'effet de la chaleur des corps l'humidité des vêtements s'évapore recréant l'atmosphère humide des forêts tropicales de Bornéo...A ma droite un singe Bonobo affublé d'un manteau en feutre bleu feuillette d'un air accaparé la page bourse du Monde derrière ses petites lunettes loupes rondes. Assise sur un strapontin une grenouille grêlée de tache de rousseur engoncée dans un ciré jaune pose un regard sans vie sur le fessier balançant d'un jeune macaque affublé d'un magnifique nuke-hair et de vêtements tendancieusement fluos qui, agrippé aux poignées de plafond, se laisse bercer par les à-coups du bahut.
En fait j'aime bien le bus... Sauf quand il pleut ! Avec l'humidité les odeurs ressortent aussi. Sueurs, haleines, after-shave, relents de petit déjeuner, savon bon marché, pas savon du tout... La vie sociale des transports en commun je veux bien mais quand il fait beau...mais pas trop chaud sinon c'est pire...Remarques je dis ça mais je suis pas non plus la Vénus de Milo ! Heureusement que la buée recouvre la vitre et masque mon reflet...A voire le regard fuyant du macaque tektonik acnéeux je dois pas être très attirante boudinée dans mon grand manteau de toile beige.

Dehors sur le trottoir les passant équipés de parapluies déambulent sur le macadam huileux. Les autres rasent les murs en crabe. Le ciel gris écrase la ville et les pointes des buildings s'enfoncent dans la brume oppressante.
Il pleut sur la ville comme il pleut dans mon cœur... Tiens ! Je ne sais pas pourquoi cette phrase débile me vient en tête ! Sûrement des vieux restes de mon adolescence romantique... De toute façon j'arrive à destination...Pour une fois le bus n'est pas à la bourre ! Le patron du resto pourra rien me reprocher aujourd'hui...si ce n'est ma sale gueule ! Mais bon ! Derrière les fourneaux les clients ne me verront pas ! Tant mieux pour eux et tant mieux pour moi...

Mika 27 mars 2008 · 6

-« Un poulpe farci, une côte à l'os et un potage bio pour la 4 ! »

Les commandes des serveurs en salle jaillissent de la lucarne de commande comme les directives tyranniques de pingouins despotes. A peine les mots sont-ils jetés dans les entrailles grouillantes des cuisines que la demi-douzaine de mains de cuistots s'affole à la confection des plats.
C'est le coup de bourre ! Evidemment c'est moi qui me coltine le poulpe... Pedro a fait semblant de ne rien entendre et Chan, le plus vif d'entre nous, s'est immédiatement lancé dans la grillade de bœuf dans un pimpant « Poul moi la glillade ! Et poul toi le calmal ma glande ! » suivi de son rire vicieux de Yakuza raté... Foutu chinois !... En attendant le damné mollusque secoue ses tentacules au dessus du bord du seau... Plat du jour : calmar frais farci aux girolles... Encore une idée fumante du nouveau chef !... Vive le surgelé je vous jure. Et cet abruti qui ne veut faire que des produits frais !...On voit bien qu'il a jamais tué un poulpe ce couillon ! Moi c'est au moins le dixième que j'occis ce matin (à chaque fois j'me fais avoir par les autres...). Il faut l'attraper vivant, le retourner comme une chaussette et ensuite le frapper longuement jusqu'à ce qu'il s'attendrisse, et après seulement ça devient cuisinable...J'ai les avant-bras tétanisés par l'effort. Les ventouses de ces immondes créatures visqueuses me laissent sur la peau de petites auréoles rouges...On dirait un eczéma à motifs géométriques...super sexy !...Deux heures que le calvaire dure... Je viens de réussir à retourner le mollusque, et pour lui ramollir l'élastique, je lui fracasse littéralement la gueule sur le rebord du plan de travail en inox. J'en ai plein l'dos...Ca me gave ce boulot !... Toute à l'effort je frappe sans relâche le céphalopode de toutes mes forces... Le sang bouillonne sous mes tempes. Des tâches noires traversent mon champ de vision... Foutus calmars ! C'est un vrai génocide que je réalise aujourd'hui ! Ces pauvres bêtes, même repoussantes, ne méritent pas une telle fin !...Retourné vivant comme une chaussette... L'intérieur à l'extérieur, les entrailles honteuses exposées aux regards indiscrets...Une mort violente et honteuse... Je serai un calmar géant que je m'amuserai à massacrer les baigneurs sur les plages tiens ! Juste par vengeance pour les pauvres poulpes et ce qu'on leur fait subir au nom de quelques clients aux goûts douteux...

Alors que je m'acharne sur la dépouille flasque du mollusque quelque chose m'agrippe l'épaule... Surprise et toute à mes pensées de calmars géants se gavant de chaire humaine sur les plages landaises, je me retourne brusquement et assène un violent coup de poulpe à la face de l'agresseur qui vient de me saisir l'épaule de son immonde tentacule... Ah tiens ! C'est le chef... Sous l'effet du choc les tentacules se sont enroulés autour de son crâne et les ventouses, par réflexes nerveux, se sont solidement fixées à sa peau... Il fulmine. Les veines de son cou se tendent. Le ventre mou du calmar tremble sous la colère qui monte.

-« Vv...vous êtes virée ! » hurle-t-il coiffé de son céphalopode décédé en me montrant la sortie. « Passez à la caisse prendre votre solde et dégagez d'ici ! »

Quelque part ça me soulage d'entendre ça ! Demain il avait prévu tartare de veau au curry et la gentille bête aux yeux emplis de larmes attendait sagement son triste sort dans la ruelle derrière le restaurant...
Je prend mes cliques et mes claques, jette ma toque dans la marmite de potage bio et sort sur le trottoir. La pluie a cessé. Le soleil commence à faire sécher les trottoirs. Les parapluies se sont refermés. Je retire ma veste et déroule les manches de ma chemise pour masquer les stigmates de la matinée. Il est 13h et je me retrouve sans boulot à ne plus savoir quoi faire.
D'un coup le cafard arrive...Comment vais-je annoncer ça à ma pauvre mère ? Instable dans sa vie professionnelle, instable dans sa vie sentimentale...Instable tout court ! Comme le temps...Quarante balais et pas foutue d'avoir une vie posée... La honte déferle sur moi comme une lame de fond qui me happe...
Au coin de la rue le cafetier sort sa terrasse. Un bon café, un vrai, voilà ce qu'il me faut ! On pensera aux soucis après !

Mika 31 mars 2008 · 7

Un peu de beau temps fait du bien... Assise au milieu de la terrasse déserte je sirote mon café. Il fait bon maintenant. Le bitume a séché et les robes légères fleurissent dans la rue. Le soleil attire les passants... C'est fou ce qu'il peut y avoir comme oisifs les après midi ! J'hallucine le nombre de glandouilleurs qui flânent sur les trottoirs pendant que certains triment !... Je les comprends ! C'est quand même le pieds de pouvoir boire son petit caoua peinarde en terrasse sans rien qui urge ou qui te mine le moral (enfin presque...faut juste savoir faire l'autruche!)... J'en ai même retiré mes espadrilles... Les orteils qui bronzent...Quelques minutes de bonheur simple ! Un café, du soleil, du temps devant soit... manque plus qu'un homme qui m'attende à la maison en soubrette avec un gratin dauphinois dans le four et un bain moussant aux huiles essentielles !...Tiens ! Et si j'en trouvais un d'homme ? Maintenant que j'ai mes journées pour moi toute seule... Un beau joggeur par exemple... Ou un homme d'affaire plutôt ! Avec ce genre de type j'aurai le porte feuille bien garni et l'obligation de m'occuper de lui les rares fois où il sera là...Oui ! C'est ça qu'il me faut !... Un homme d'affaire riche qui travaille souvent à l'étranger et qui laisse bobonne à la maison pour gérer les affaires courantes. Oh que oui ça c'est une vie pour moi ! Un homme juste là quand il faut ! Pas plus !...Mais un beau ça va de soit !... Et puis qui m'aime !...Les cadeaux et tout le tralala...

-« Tu sais que tu sens la marée basse ? »

Je sursaute sur ma chaise et manque de tomber en arrière. C'est Béber. Il a pu finir sa nuit et daigne enfin sortir sa carcasse au grand jour...La marée basse ?!... La vache c'est vrai ! Je comprends mieux pourquoi la terrasse est déserte !

-« Tu devrais pas être en train de bosser ? »
-« Oulaaa...Sois gentil mon Bertrand. Parlons d'autre chose ! » lui dis-je en faisant mon regard de biche (qui sent le poulpe). « Tu connaîtrais pas un homme d'affaire riche et pas souvent là par hasard ? »
-« Euh non ! Par contre je connais un pêcheur au long court qui n'est pas souvent là et qui a à peu de chose près, les mêmes goûts que toi en matière de parfums ! »
-« C'est bon là !...Ca va...Paies ta tournée de café et assis toi. T'as bien cinq minutes avant d'aller bosser ?...Tu respireras par la bouche... » anticipais-je en coupant court la pique qu'il préparait.

Doux tableau que deux quadragénaires attablés à la terrasse ensoleillée d'un bistrot !

Mika 7 avril 2008 · 8

-« Alors comme ça tu t'es faite lourdée ? » m'interroge-t-il en plongeant son morceau de sucre dans son café.

-« Ben ouais ! On peut rien te cacher... »

La rue ensoleillée s'est vidée. Les travailleurs obstinés ont sagement regagné leurs ateliers borgnes ou leurs écrans lumineux qui piquent les yeux. Seuls quelques passants peu pressés flânent sur le bitume en slalomant entre les petits vieux et leurs cabats. Il fait beau et ça fait du bien.

-« T'exagères pas un peu là ?... C'est quand même ton troisième boulot en même pas un mois ! »

Un nuage passe dans le ciel bleu... Béber il aime bien appuyer là où ça fait mal. Il ne le fait pas exprès. Il est comme ça c'est tout ! Un vieux candide... Toujours à dire tout haut ce que je pense tout bas. Avec lui tu prends toujours la vérité en pleine gueule même quand elle ne sent pas la rose.

-« En plus que t'es toute seule tu vas faire comment pour payer tes loyers en retard ? » Et paf ! J'aime quand il les enfile les unes après les autres !

-« Ah ! Au fait... Le proprio de l'immeuble est passé chez toi après que tu sois partie. Il était furax ! » ça n'a donc jamais de fin avec lui ?... « Il t'a mis un papier sur la porte...ça dit que la prochaine fois que tu boucheras le vide ordure avec tes sacs poubelle dégueux c'est toi qui t'y colleras à décoincé la merde ! »

-« Dis moi mon Béber ? » murmure-je langoureusement en lui souriant.

-« Oui ? » interroge Candide.

-« T'as vu l'heure là ? Je crois qu'il serait temps de rejoindre tes fourneaux non ? Je voudrais surtout pas te mettre en retard ! »

Je crois que mon regard courroucé lui a fait comprendre que les mauvaises nouvelles commençaient à me tourner. Du coup il me sourit et se lève.

-« Bon ben à demain matin alors ! » Comment ça à demain matin ? Il hallucine lui ! J'ai plus de taf et il croit que je vais me lever à l'aurore ? « T'imagines bien qu'je vais venir me faire offrir le caoua le matin maintenant que t'auras plus de temps pour toi !... Allez ! Reposes toi bien ma grande...et penses à te doucher en rentrant ! »

Il est culotté lui ! Mais au fond il sait bien que ça me fait plaisir de voire sa sale gueule barbouillée dès le saut du lit. Je l'ai déjà dit mais je l'aime bien Béber ! Il m'apprécie comme je suis lui...

Mika 23 mai 2008 · 9

« Maman...Ma chère maman...Gentille maman...Mais comment vais-je faire pour t'annoncer tout ça? »

Suivant les conseils de Beber je suis vite rentrée dans mon deux pièces du 5ème étage me laver de cette odeur persistante d'algue pourrissante. Bien besoin d'ailleurs : depuis ma cabine de douche j'entend le papi d'en dessous tancer vertement le jeune branleur d'à côté « Lâcher une caisse dans un couloir non ventilé ! L'odeur va stagner pendant des jours maintenant ! » Je pouffe sous ma douche, le nez empli du doux parfum du savon au pain d'épice... « Vous manquez de civisme vous les jeunes ! Z'avez pas fait la guerre ça se voit !... ». Pauvre gamin ! Il n'a rien demandé à personne... Il devait finir de cuver sa soirée entre potes que pépé est venu lui remonter les bretelles sans qu'il pipe que dalle!... En attendant qu'est-ce que ça peut faire du bien une bonne douche !

« Maman il faut que je te parle... »...Mille fois je récite les phrases sous le pommeau de douche ! Mille fois mes explications se dissolvent et s'enfuient par l'évacuation ! J'ai honte... Maman ! Mais quel mal as-tu donc bien pu faire pour avoir une fille comme moi ?

L'eau chaude roule sur mon corps. La cabine emplie de vapeur telle un brouillard anesthésiant m'isole du monde. Un peu de calme ! De douceur ! Je me laisse endormir par le bruit de l'eau qui court et la brume qui me cerne. J'oublie...jusqu'à ce que le chauffe-eau me rappelle d'un coup sa capacité réduite. L'eau est brusquement devenue gelée. Je sors en râlant et enfile mon peignoir ! Maintenant : maman !

Alors que je fini de composer le numéro je n'ai même pas le temps de réfléchir à une dernière explication qu'elle a déjà décroché. Elle passe sa vie assise à côté de son téléphone ou quoi ?

-« Allo...Maman ? »
-« Ah ! C'est toi ! J'allais t'appeler justement... »

J'aime pas quand ça prend cette tournure !

-« Vas-y je t'écoute ! »
-« Henri et moi allons venir passer une journée en ville ce samedi. Il faudrait que tu me donnes l'adresse de ton restaurant pour qu'on vienne y déjeuner ! »

Deuxième douche froide ! Vite...vite quelque chose à dire !

-« C'est qui ce Henri d'abord ? » C'est vrai ça qui c'est celui là ?
-« Mon nouvel ami ! Je ne t'en ai pas parlé ? » Me demande innocemment la veuve noire.
-« Ben non ! J'en étais restée à Hubert moi... J'ai un train de retard à ce que je vois ! »
-« Deux trains de retard...mais là n'est pas la question ! Où il est ton resto alors ? » La mante religieuse est affamée...

Troisième douche froide... Et elle insiste en plus !

-« Ecoutes maman...ça va pas être possible... »
-« Et pourquoi donc jeune fille ? » Me coupe-t-elle énergiquement.
-« Euh...euh...Ben je suis en congé ce jour là ! » Tu parles d'une excuse !
-« C'est encore mieux ! Tu pourras manger avec nous ! Je pourrais te présenter ton nouveau beau père...jusqu'au prochain ! »

La vache ! Mais dans quoi je me met moi...c'est pas possible ça ! Je les collectionne. Ou alors je suis maudite. Quelqu'un m'a jeté un sort je vois plus d'autres explications ! Trouver une issue... Si je lui dit tout je vais me faire descendre et j'aurais plu jamais la paix avec elle !

-« Tu sais maman, j'ai eu des journées fatigantes ces derniers temps. J'ai besoin de me ressourcer un peu. » Dis-je des trémolos plein la voix. « Je pensais venir chez toi à la campagne ce week-end prendre un peu de bon temps avec toi. »

-« ...et Henri ! C'est une excellente idée ma chérie ! On pourra tester ma nouvelle salle de squash comme ça ! A samedi alors ! »

Paf ! Elle a raccroché...Je m'effondre dans le canapé. Henri...Beau papa...le restaurant...La campagne boueuse...Un tournoi de squash manière de me faire cracher mes poumons de fumeuse...Que du bonheur en perspective. Quand je vous dis que je suis vernie !

Mika 14 juin 2008 à 11h02 · 10

J'avais tellement hâte de passer ce weekend end avec maman et son nouveau golden boy-friend que je l'ai rappelée 2 heures plutard !

-« Finalement je pourrais pas venir...Je suis vraiment désolée ! Des copines viennent de m'inviter à un raid nature sur le plateau du Larzac ! »

Gros bobard évidement ! Vous m'imaginez en train d'uriner derrière un buisson d'ajoncs sous les regards vitreux d'un troupeau de brebis? Moi en chaussures de rando avec un sac de quinze kilos sur le dos à gambader toute la journée en plein désert rural ? Si elle tombe dans le panneau je lui enverrai des fleurs pour la fête des mères tiens !

-« En plus là-bas le portable capte pas ! Donc je serai pas joignable pendant trois jours ! » Qu'est-ce qui faut pas raconter pour avoir la paix quelques temps !
-« T'as des amies toi ? » Qu'elle m'a répondu ma tendre mère ! « Avoues que c'est une sortie organisée par le boulot ! Des collègues oui !...Asociale comme tu es ! Tu me fais rire ma chérie ! Bon séminaire quand même alors !» Je l'aime ma maman...Mais au moins la vipère a avalée la grosse couleuvre.
-« Alors Henri et moi on viendra quand même faire un tour en ville... comme c'était prévu avant que tu ne joue la girouette. »

Et voilà ! Pour l'éviter je vais devoir passer mon week-end enfermée chez moi alors que le soleil brille et qu'avec les beaux jours les charmants garçons en débardeurs pullulent dans les rues... Merci maman ! Je t'adore...

On frappe à ma porte. Encore vêtue de mon peignoir -J'ai tout mon temps maintenant ! Pourquoi est-ce que je me dépêcherais de m'habiller ?- je me lève et colle mon œil au judas. C'est Béber ! A défaut d'Adonis aux muscles saillants et au regard de velours c'est la vision de mon adorable voisin en marcel, le visage à moitié recouvert de mousse à raser, qui m'adresse un sourire déformé à travers la petite loupe...

-« C'est moi ! Béber !... J'ai plus de lame pour mon coupe-chou... Tu pourrais me prêter ton rasoir à épiler que je finisse de me raser ? » Je l'adore Béber !

Mika 21 novembre 2008 à 11h13 · 11

C'est fou comme l'été peut passer vite quand on est célibataire et sans emploi... Le ciel bleu et les adonis en débardeurs sexy ont déserté les terrasses colorées des cafés pour laisser place au sempiternel et déprimant crachin grisâtre de fin d'automne et son cortège de momies emmitouflées dans leurs écharpes courant sur les trottoirs humides.

Ca passe à une vitesse !... c'est comme l'âge tiens ! C'est quand les beaux jours sont passés qu'on regrette de pas en avoir profité un peu plus. Quoique j'suis de mauvaise foi... J'en ai quand même un peu profité des ces vacances estivales forcées. Grasses mat' à volonté, café crème et croissants chauds à la brasserie d'en bas à regarder les gens normaux partir bosser tous les matins, soirées mémère avec DVD, chips et cacahuètes quand j'en avais envie (même les dimanches soirs !!!), zonage estival sur les bords du canal à accoster les jolis joggeurs...
Putain c'était le bon temps ! Je dis bien c'était !... Parce qu'avec l'arrivée des grands froids, l'ANPE est venue, telle l'Ankou vous caressant l'échine de ses doigts froids, me rappeler dans un petit souffle glaçant la fin de mes droits (et de la possibilité de glander au frais des contribuables) en cas de nouveau refus à leur dernière proposition. C'est donc avec un indicible et gigantesque manque de motivation que j'acceptais ce poste oh combien valorisant d'hôtesse d'accueil-serveuse-plongeuse dans le célébrissime hôtel-bar-restaurant sans étoiles « Chez Jackie »...qui par chance se trouvait à deux rues de ma tanière.

-« Faudrait voire à soigner un peu plus votre tenue mademoiselle ! »

Voilà la première phrase que j'ai entendue de la part de la gérante. Jackie. Une vieille carne sexagénaire qui tient son bahut comme une caserne mais sans les beaux militaires qui vont avec.

-« Quand vous êtes à la réception, c'est vous qui êtes la première impression de l'hôtel aux yeux des clients ! Alors faîtes vous belle et attention à votre langage foutredieu ! »

Alors c'est ma poitrine opulente et ma peau de pêche qui ont primés à l'entretien d'embauche ?... Faîtes vous belle... J't'en foutrai ! Tant que j'me taperai la plonge avant de devoir aller faire la belle derrière l'accueil ça continuera à sentir la javel et la friture !

-« Bien Madame... » Acquiesce-je docilement. C'est pas le moment de faire ma fière. Période d'essai oblige.

Sinon, en faisant abstraction de la patronne, ça pourrait être sympa (c'est une évidence c'que j'dis là !). Y a Léon, le cuistot-barman, un quinqua à l'humour aussi poilant que son crâne est dégarni, Yolande et Fatima, dite Yoyo et Fafa, la black et la beurrette, serveuses-femmes de ménage, deux minettes de vingt piges qui se serrent les coudes et commèrent à longueur de temps. Une fine équipe en somme.

Mais bon... J'avoue qu'à reprendre le travail j'ai quand même un pincement au cœur. J'étais bien à rien faire moi ! C'est vrai quoi ! Tant qu'à être célibataire, sans enfants et sans avenir autant être heureuse dans sa morosité non ? Là on est lundi matin, 7h30, il bruine, il fait froid, il fait pas beau, les passants tirent la gueule, et faut aller trimer dure pour avoir le droit de se coucher exténuée ce soir pour mieux retourner bosser demain...

Youpi.

Mika 1 décembre 2008 à 17h14 · 12

-« Bébeeeert !... J't'en supplie reste avec moi aujourd'hui ! Pitié je vais crevéééé si tu me laisse seule... »

Allongée dans mon vieux sofa aux relents de pizza je serre ma couette en grelottant. Les sueurs froides rendent ma peau moite et me font frissonner. La maladie m'a frappé dans la force de l'âge. Les crises de delirium menacent ma raison faiblissante. A présent mes forces sont à bout et je sens chaque minute un peu plus la vie fuir mon corps amaigri.

-« Poses tes RTT et restes à mon chevet... Je n'ai que toi... » Murmure-je difficilement avec le peu de souffle qu'il me reste. « Demeures à mes côtés jusqu'à ce que mon âme meurtrie quitte son enveloppe charnelle... »

-« Tout ça pour une gastro !... Arrêtes ton cinéma, ça ira mieux demain ! » Un poil agacé le Bébert cherche à s'échapper. « J'ai du taf à assurer là ! C'est pas que je veuille pas te regarder te vider mais j'ai aut'chose à faire ! »

-« Allez !... Reste ! On se fera une casserole de riz tous les deux entre potes ! »

Tentative de regard de biche orpheline qui aurait vu sa mère écrabouillée par un Panzer.
Il tourne autour du sofa nerveusement en tortillant ses doigts calleux. Il hésite... Je sais qu'il lui reste plein de congés à prendre à ce vieux célibataire isolé ! Y sait pas quoi en faire chaque année et il les a systématiquement dans l'os... J'suis sûre que même ses patrons ça les arrangerait que le stakhanoviste de service prenne quelques heures de temps en temps... Y peut au moins faire ça pour moi !... M'accompagner quelques heures au moins dans ma douleur.

-« Bon c'est d'accord ! Je vais téléphoner au boss et je reviens ! »

La bête a cédé. J'ai réussi à attendrir le grizzly... Toujours sous ma couverture je savoure la simple idée de ne pas être seule dans ma détresse passagère...Et puis j'ai un arpette pour la journée ! Mmmm j'l'adore Bébert !

-« Si tu pouvais pousser jusqu'à l'épicerie acheter un paquet de riz, j'en ai plus en stock ! »

Ronchonnement du sanglier qui se sent pris au piège. La mine contrariée comme si on venait de lui mettre un baleineau dans les bras en plein Sahara, il attrape mon sac à main, le vide sur la table basse et prend 20 euros dans le porte monnaie Le mufle !

-« Quitte à sortir j'vais m'acheter un paquet de tabac en même temps... et c'est toi qui régales ! »

Il veut jouer à ça le coco ?... Il va voire ! Je suis peut-être alitée mais pas encore morte ! La journée s'annonce divertissante. J'ai bien fait de le forcer à rester ! On ne va pas s'ennuyer !

« Avant de sortir tu peux vider ma bassine, là sous la table, et me la ramener steuplaaaiit ? J'ai les jambes en coton j'arrive même pas à me lever. »

Mika 5 juin 2009 à 10h35 · 13

Je n'ai pas bu mon café ce matin. Pas le temps ! A peine deux minutes pour m'en griller une et en avant !
Quand le réveil a sonné je me suis levée. 6h30. Le soleil de juin pointait au dessus de la colline et inondait le salon de l'appartement d'une lumière fraîche. A peine sortie du lit je me suis couchée sur le canapé. Magie du sommeil... je me suis réendormie ! 7h15. Bébert me secoue l'épaule en rigolant. C'est comme ça que je me prépare pour le taf ? Je descends de mon canapé, enfile un pantalon, mes chaussures et me roule une cigarette. C'est déjà l'heure d'y aller.

Les yeux qui collent, la bouche pâteuse, l'écran de l'ordinateur me brûle la rétine. La secrétaire au caquetage ultrasonique me perce les tympans de sa voix stridente comme la sirène d'un camion de pompier... dont elle a le même maquillage soit dit-en passant !
Agressions visuelles, agressions sonores... et cette foutue caféine qui me fait douloureusement défaut ! « Et tu veux pas un peu de verveine ? » Qu'elle a osé me demander ! Je m'en vais te la faire fumer moi ta verveine !

Les choses ont pas mal changé depuis quelques temps. Il y a trois mois j'ai trouvé un boulot dans les services administratifs d'une salle de gymnastique. Photocopieuse, inscriptions, radiations, relances d'impayés, préparation du café, contemplation des derrières musclés de moniteurs... Bref ! Un taf pépère pour la mémère quoi !

Sinon maintenant je vis avec Bébert ! Attention j'ai dit je vis, pas je suis !... En bons célibataires endurcis et désespérés de l'âme soeur on a pris une colocation et on fait notre train-train quotidien comme un vieux couple sauf qu'on n'est pas en couple. Un appartement sympa au 26ème étage d'une tour avec vue sur les collines verdoyantes et loin au dessus du brouhaha de la rue. Deux chambres, salon, cuisine américaine, salle de bains... et une baignoire ! Un vrai petit paradis ! J'ai mis des yucas partout et Bébert un poster géant de Lemmy de Motorhead dans les toilettes. J'ai rien dit... Je lui trouve un certain charme avec sa grosse verrue et sa bouteille de Jack D.

La vie est plus belle. J'ai même investi dans un aspirateur !... D'ailleurs Bébert s'est révélé être un expert dans le maniement de cet objet énigmatique pour moi habituée du balai coincé dans le placard derrière le chauffe-eau. Tous les matins j'adresse une prière de remerciement à la sainte vierge pour avoir eu l'inspiration divine de prendre un appartement avec lui, à la fois cordon bleu et fée du logis... avec son marcel cracra et sa barbe d'une semaine ! J'ai l'impression de revivre et d'avoir une existence normale.

Mika 18 juin 2009 à 09h20 · 14

Rhaaaaa il était tant que la journée se termine ! Il a fait une chaleur à crever au club. Ca puait la sueur jusqu'à l'accueil... et moi les auréoles sous les bras, même s'ils sont bronzés et musclés, ça me rebute !

Je n'en peux plus d'avoir attendu jusqu'à 20h que le dernier client en leggins jaune fluo daigne décamper. J'aime pas le vendredi soir! Pourtant c'est synonyme de week-end, de soirée mémère au bistro ou au bowling et de grass'mat' à n'en plus finir... et pourtant j'aime pas : le vendredi on ouvre plus tard... et du coup je finis plus tard... donc j'arrive à l'appart' plus tard... et je rate systématiquement le dernier épisode de la semaine de « Plus Belle La Vie »...imparable logique... Impitoyable logique ! Le grand créateur dans son infinie mansuétude a jugé bon de me niquer les intrigues que j'ai avidement suivies 4 jours sur 5 et de me frustrer à tout jamais le 5ème !...

Et pendant que Boer râle après Thomas et ses amourettes super complexes, moi, je rentre étouffée de chaleur, humide de la sueur qui me dégouline dans le dos jusque dans le creux des fesses où elle glisse comme dans une gouttière pour me tremper insidieusement la culotte !
Je conchie les vendredis soirs d'été !... Je ne supporte plus d'arriver et de trouver Bébert affalé sur le canapé devant le générique de Thalassa qui commence à peine...

Tiens ! En parlant de lui ! Il m'a appelé au taf cette aprèm'... ça m'a scotchée ! Il voulait juste me dire qu'il avait une surprise pour quand je rentrerai !... Et puis là est entré dans le bureau un apollon plus vrai que nature avec les muscles saillants, la voix suave et tout et tout... J'y ai raccroché au nez le pauvre !... Pour finalement contempler sa copine Kevin, du même acabit rentrer trente seconde plus tard... J'aime pas les vendredis !... Entre-temps j'avais zappé le pauvre Bébert !

« Puisse ce présent t'aider à me pardonner mes âneries ! » Avais-je pensé en m'arrêtant à la supérette d'en bas pour acheter un pack de bière rousse... Manière de ne pas passer pour une ingrate en arrivant à l'appart' !

Alors que j'ouvre la porte de notre home sweet home une odeur étrange vient titiller mes narines.

-« Ho Bébert ! Qu'est-ce que tu fo... »

Pas le temps de finir que parvient à mes oreilles une musique délicate et familière : le générique de ma série !

-« Allez dépêche-toi ma grande ! Je t'ai enregistré ton feuilleton. Vas vite te vautrer sur le canapé ! » Me lance-t-il depuis la cuisine.

-« T'es trop chou ! » Grand bonheur dans ma tête... Je l'adore Bébert et ses éclairs de génie !

-« Installe-toi bien que je t'apporte le dîner sur un plateau. »

Grand sourire sur mon visage. Je suis une reine ce soir ! Et Bébert mon bouffon... pardon ! Mon chevalier servant...

D'un bon habile je saute au dessus du dossier molletonné et m'affale entre les gros coussins blancs. Le soleil du mistral illumine le poste. J'ouvre le pack de bières et m'en sort une, puis une seconde que je pose sur la table basse après l'avoir décapsulé... Pour mon prince !

-« J'ai ramené de quoi se rafraîchir ! » Qu'est-ce qu'on est bien chez soit un vendredi soir quand un bon week-end commence à peine. J'aime bien finalement ! « Et tu nous as fait quoi de bon ? »

-« J'ai accommodé quelques restes : gratin de courgettes au thym et mozzarella ! » Me répond-t-il fier comme un coq en entrant dans le salon.

De ses deux grosses manicles à l'effigie de Kermit la grenouille et Peggy la cochonne, il tend ostensiblement le magnifique plat rempli de la délicate préparation qu'il pose bien en évidence sur la table avant de se saisir de la bière sans même quitter ses gants.
De douces fumerolles de vapeur s'échappent de la croûte de fromage doré. Les fines tranches de courgettes et de pommes de terre coupées en lamelles aussi épaisses que des chips baignent dans un magma bouillonnant de crème et de fromage que le verre translucide du plat en pyrex exhibe sans pudeur.

-« J'vais chercher les couverts. » Me susurre mon grand chef personnel.

Alors qu'il tourne les talons après avoir posé sa canette il me laisse contempler son magnifique caleçon gris que je n'avais pas remarqué sous son long tablier blanc.

-« Tu parle d'un grand chef ! »M'esclaffe-je en me penchant vers le gratin si appétissant. « T'aurais pu enfiler un futal pour cuisiner ! »

Réponse du cuisinier serveur en train d'extirper bruillament deux assiettes du placard.

-« Ca va pas ! Non mais oh... T'as vu la chaleur qu'il a fait ? Et avec le four c'était un vrai sauna dans la cuisine !... J'ai pris une de ces suées en préparant la bouffe, je te raconte pas ! »

-« T'as raison ! Me raconte pas... Il a l'air super ton gratin ! Ne m'le gâche pas avec tes détails à la con ! »

L'animal reviens et pose deux assiettes dépareillées sur la table basse. Dans un silence quasi religieux il saisit la grosse spatule de sa main velue et la plonge délicatement dans le plat. La croûte de fromage craque et se fissure. La mozzarella mœlleuse s'étire laissant la crème jaillir dans un bloug-bloug prometteur. D'un habile coup de poignet il relève son instrument et dépose dans ma gamelle une belle part toute fumante.

Telle la lionne affamée devant la gazelle sans défenses je m'en saisi prestement et plonge ma fourchette dans cette création proche de la perfection ultime... Je vous ai pas déjà dit que je l'adore mon Bébert ? Que c'est un vrai cordon bleu ?

Je ferme les yeux et porte la fourchette à mon nez. Les vapeurs de la bouchée fumante viennent lécher mes narines... Senteurs du sud... Arôme du thym et de la garigue, délices d'Italie et soleil méditerranéen... Saveur du concombre...concombre ?

J'ouvre les yeux et repose mon assiette.

-« Bébert ? »

-« Oui ma grande ? » Me répond-t-il tout en se servant une grosse part de son gratin de concombre et en s'asseyant sur le canapé armé de sa fourchette.

-« Non rien... » M'empresse-je de répondre en le regardant glisser dans sa bouche une énorme fourchette de mixture... Il comprendra bien tout seul non ?

Je le regarde mâchouiller longuement. Un pli interrogateur barre son front. Il déglutit difficilement.

-« Foutu crémier ! » Crache-t-il en reposant lui aussi son assiette. « Il m'a refilé de la mozzarella dégueulasse ! C'est immangeable ! »

-« Non monsieur ! C'est juste que dans le frigo c'était pas des courgettes qu'il restait ! »

Mika 23 juin 2009 à 16h17 · 15

-« Bonjour Tatie Alien ! »

9h15. Samedi matin. Bouche pâteuse, pli de l'oreiller en travers du visage et haleine de pizza aux anchois. Engoncée dans mon peignoir gris je reste bloquée sous l'encadrement de la porte qui sépare ma chambre du salon. L'affreux est là ! Assis dans MON canapé à regarder MA télé, son sourire vicieux éclairant son visage enfantin de démon.

-« BEBEEEERT ! » Hurlement de colère. « C'est quoi ce bordel ! Qu'est-ce qu'il fout dans le canapé le nain ? »

-« Ah t'es réveillée ma grande ? » Réponse timide et lointaine du bonhomme caché dans sa cuisine. « J'avais oublié de te dire qu'on avait la visite de Mordred ce week-end ! »

Mordred. 5 ans et demi. Petite tête blonde. Coiffure au bol. Neveu de Bébert. Fils unique et pourri gâté de sa soeur. Ne m'aime pas. N'aime pas les pommes de terre. N'aime pas la ville. N'aime que la tektonik, les pokemons et son tonton Bébert.
Quelle belle enflure celui-là d'ailleurs, à endormir ma méfiance à coup de gratin, de « Plus belle la vie » et de soirée polar/Bailey ! C'était donc pour ça toute ces petites attentions délicates hier soir ! J'suis vraiment trop naïve !

-« Viens vite le café est encore chaud... et j'ai acheté des croissants frais ! »

Parce qu'il croit que c'est comme ça qu'il va se faire pardonner lui ? Abominable manipulateur !

-« Eliane... pas Alien... Eliane ! Je m'appelle Eliane petit morveux ! » Lui siffle-je en le regardant méchamment avant de prendre la direction de la cuisine bien décidée à désosser le tonton avant de faire frire l'avorton dans la friteuse. « Et pour la dernière fois je ne suis pas ta tatie !... Plutôt mourir ! »

-« Sorcière !... Alien ça te va mieux ! » Me répond le gnome en agitant ses deux index sur sa tête de diablotin avant de se retourner et de reprendre le fil de son dessin animé.

-« Morpion ! » Sans même me retourner en entrant dans la cache de Winnie l'ourson qui m'attend sagement de l'autre côté de la table hors de portée.

Je suis allergique aux enfants et aux surprises.

Je sens monter en moi un flot de haine et de rancoeur. Une bile amère coule dans mes veines. Le week-end s'annonçait pourtant féérique ! Du soleil, un coloc aux petits oignons, aucune paperasse urgente, des sous sur le compte, Bailey/pizza congelée et la totale Tarantino en DVD pour égayer les soirées... La vie en rose quoi ! Et là paf ! Chuky déboule dans mon petit paradis avec sa console et son intégrale Dora l'exploratrice !

Le nez sur mon bol de café je rumine mes idées de meurtre en tartinant/pulvérisant mes biscottes. Un silence électrique envahit la cuisine. La confiture de fraise couleur de sang coule entre mes doigts crispés. De l'autre côté de la table Bébert me sourit nerveusement. Je peux lire dans son regard apeuré la crainte de représailles. Les nuages noirs de l'orage qui gronde en moi obscurcissent l'espace restreint de la pièce carrelée d'un blanc froid chirurgical. Armée de mon scalpel à beurre je toise le coupable en cherchant quel supplice lui faire subir pour le crime bien prémédité qu'il a commis.

-« Bon ! Puisqu'on va se coltiner le péteux pendant deux jours, on va sortir en expédition aujourd'hui ! Hors de question de le supporter en espace clos, je risquerais d'abîmer mes murs! » Soupire de soulagement du condamné grâcié juste avant l'exécution. « Mais toi tu vas rester là et faire le grand ménage de printemps ! Tu nettoieras les vitres, cirera le lino, décrassera les carrelages et lancera les lessives... sans oublier de repasser mon linge !...ça t'apprendras à me prendre pour une conne ! » Regard surpris et incrédule du Bébert qui ne m'imagine pas capable de me débrouiller seule avec le ouistiti. « Pendant ce temps je vais l'amener au zoo le babouin prépubère... Y va faire connaissance avec son ami Jojo l'ours brun sibérien! »

-« Sérieux ! Tu vas le prendre avec toi toute l'après-midi ? » Nounours s'assoit sur sa chaise et ouvre grands les yeux.

-« Ben oui ! » Sourire mauvais. « Si je veux plus voire sa sale bouille ici à l'avenir il faut bien que je le dégoûte une bonne fois pour toute non ? » D'un geste lent je porte la tartine dégoulinante de confiture rouge devant ma bouche. « T'as suivi le raisonnement ou tu veux que je te fasse un dessin ? »

Mika 15 juillet 2009 à 17h29 · 16

-« Si si ! Vas-y ! Penche toi un peu plus... Il est juste en dessous le gentil grizzly ! »

Alors que Mordred, en équilibre instable plié en deux sur la rambarde, tend sa petite tête blonde au dessus de la fosse j'adresse une prière à Belzébuth.
Je m'approche délicatement du marmot. Ses pieds, cherchant un meilleur équilibre battent l'air. Je vois mes mains se lever et s'approcher du popotin diabolique pour le pousser vers son funeste destin. « Némésis ! Némésis ! Lève-toi vengeresse ! » (Victor Hugo, Châtiments, III, 15). Je ne tremble point. La haine seule, froide et calculatrice, guide mes actes. La bête féroce et sanguinaire déchiquettera son petit corps enfantin, éparpillant les os dans sa tanière et chiant le reste dans son enclos... Quelle fin délectable pour ce morveux que de finir déchiré par les crocs acérés, les os pulvérisés par les puissantes mâchoires...

-« Tatie ! Tu savais que les ours ça mange de la purée ? »

-« Qu'est-ce que tu racontes ? » Abasourdie, je range vite mes mains tendues derrière mon dos devant le délicat bambin à la chaire tendre et savoureuse qui vient de se retourner. D'un bond il saute sur la terre battue du chemin. « C'est carnivore un ours ! Ca mange les enf... les gens ! » Réponds-je incrédule.

-« Ben en tout cas celui-là il mange de la purée !... et vue la couleur ça doit être de la carotte ou du potiron ! Berk ! »

Un peu surprise et surtout très déçue je m'approche de la rambarde et jette un coup d'œil à la bête féroce. L'animal, avachi dans l'ombre de la fosse, lape délicatement une grosse gamelle remplie de purée orange. Visiblement il y prend goût l'animal ! En colère j'attrape vivement un gardien du zoo qui passe à proximité.

-« Dîtes donc vous ! C'est pas sensé manger des enf... de la viande un ours ? » Lui vocifère-je au visage en le tenant par le col.

Surpris et apeuré, le pauvre homme roule des yeux à la recherche d'une aide quelconque qui ne vient pas.

-« Mais... Mad... Madame ! J... Je ne vous permets p... »

-« Réponds au lieu de faire des ronds de jambes ! » Murmure-je en sortant de mon sac à main la clef anglaise que j'y laisse en permanence (j'ai remarqué que c'est plus dissuasif qu'une bombe lacrymo... plus encombrant c'est vrai mais tellement utile !)

-« N...Non, c'est omnivore ! Ça mange de tout ! V... Vous savez... Willie est très âgé !... Les... Les dents qui lui restent sont pourries ! » La déception doit se lire dans mon regard désabusé. Je desserre mon étreinte. « Et puis c'est un gentil ours !... Il ne ferait pas de mal à une mouche ! »

Atterrée ! Je suis atterrée ! Moi qui aie toujours entendu dire que la nature est cruelle et impitoyable ! Que le plus fort mange toujours le plus faible !... Un ours bouffeur de potiron ! Me voilà bien !
La déception assombrit mon esprit tandis que je regarde Mordred jeter des cacahuètes à Willie qui les ramasse gentiment du bout de sa grosse papatte en remuant son gros derche de grizzly végétarien.
Une furieuse envie de canapé et de bière fraîche me prend à la gorge. Je veux rentrer chez moi... Quitte à subir l'abominable tique sur mon territoire je préfère quand même regagner mes pénates plutôt que de contempler l'inaptitude totale de la jungle urbaine à venir à bout de ce moustique qui me pourrit la vie... Blasée !... Voilà c'est ça ! Je suis blasée !

-« Bon ça suffit maintenant ! On rentre à la mais... »

-« Non ! Attends tatie ! » Me coupe le ténia. « On n'a pas encore vu les crocrodiles ! »

Je me retourne vers le gardien et sa salopette verte.

-« Y bouffent pas des petits pois au moins ceux là ? » Lui lance-je en le fixant avec méfiance et colère.

-« Non non madame ! Je crois que mon collègue leur donne des poulets congelés... »

Lueur d'espoir. C'est donc la branche des reptiles qui me sauverait ? Les derniers survivants de l'époque des dinosaures venant à bout du cyber-têtard nouvelle génération ? Oh douce joie de l'espoir !

-« Alors c'est parti ! Allons voire les crocrodiles mon petit ! »

Mika 16 juillet 2009 à 11h43 · 17

-« Tu vois bien ! Finalement il est pas si pénible ! »

-« Je dois avouer qu'il m'a bien fait rire le p'tit macaque ! »

L'après-midi au zoo s'est terminée en beauté. Glaces à la vanille/noix de pécan, sodas frais et doigts de pieds en éventail sous les parasols du bistrot en face du zoo. Il l'a bien mérité le petiot ! Faut dire que je n'avais pas autant ri depuis belle lurette...

Au début ç'a été un peu tendu. Alors que je me débattais avec les collègues du gardien que j'avais soi-disant violenté, l'affreux en avait profité pour harceler les sauriens en leur balançant le contenu de la poubelle voisine... Je crois que c'est les canettes qu'ils n'ont pas du apprécier... Résultat : des crocodiles furieux s'entredévorant dans leur fosse, un gamin hilare courant d'une poubelle à l'autre déversant leur contenu sur le sol à la recherche de projectiles contendants, et une meute de gardiens, telle un gang de surikates enragés, me menaçant de poursuites et d'exclusion à vie de leur zoo/territoire.
Alors que Mordred tentait carrément de jeter une poubelle métallique dans la fosse un gros bonhomme luisant de sueur, engoncé dans un pantalon de flanelle et chemise blanche à auréoles sous les bras, a débarqué en crachant une flopée de jurons imagés. Le directeur d'après ce que j'avais compris. Les surikates en salopettes vertes se sont écartés religieusement devant la charge du rhinoféroce haletant, laissant le roi de la savane me détailler de pied en cap d'un œil mauvais. La sueur perlait sur son front adipeux, coulant sur ses yeux noirs coléreux qu'il essuyait par gestes nerveux avec un mouchoir bleu à carreaux...
Après moultes remontrances et leçons de morales sur le respect du aux honnêtes travailleurs et aux animaux de ces lieux, ainsi que l'absence d'éducation des jeunes d'aujourd'hui à cause de parents totalement absents et « jemenfoutistes », le directeur tenta d'attraper Mordred afin de le traîner dans ses bureaux pour parfaire son éducation ratée. Le ouistiti montra alors l'étendue de ses talents. Tel une gazelle il détala hilare devant la charge du bonhomme. A coup de virages subits et de bonds audacieux il n'eut de cesse d'échapper à la course maladroite du pachyderme qui finit par s'arrêter en soufflant comme un bœuf contre la rambarde des crocodiles. C'est à ce moment de reprise de souffle que Mordred chéri, sous mon regard ébahi et amusé, subtilisa la moumoute du directeur en lui arrachant littéralement la touffe. Au bruit que cela fit je suis prête à parier que la peau à du se décoller du crâne !... Je n'eu pas le temps de me régaler plus du spectacle que le petit amour me saisissait par la main et m'entraînait en courant vers la sortie pendant que les gardiens venaient en aide à leur supérieur en contenant leurs fous-rires.

Un bien bel après-midi finalement. On en a bien rigolé tous les deux devant nos coupes de glaces !
Béber en tablier de soubrette avait ouverts de grands yeux ébahis en nous voyant revenir main dans la main riant aux éclats !

-« Comme quoi c'est juste qu'on se comprenait pas lui et moi ! » Dis-je, un sourire en coin, assise dans mon canapé en regardant Mordred sage comme une image en train de jouer à sa console.

-« M'enfin quand même !... Maintenant on pourra plus mettre les pieds au zoo ! » Tempère Béber qui regrette déjà de ne pas avoir été là au moment des faits. « Vous vous en tirez bien ! »

-« Grâce à ton cher neveu ! » Réponds-je sans le laisser finir. « S'il n'avait pas jeté la moumoute dans la cage des babouins les gardiens nous auraient rattrapé... au lieu de ça ils ont du galérer un moment avant de récupérer la divine tonsure que le mâle dominant, un poil agressif à cause de ses hémorroïdes, avait réquisitionnée pour s'en servir de coussin ! »

Moue dubitative de l'astiqueur repentant qui a manqué le jackpot pour cause de ménage de printemps.

-« En attendant maintenant vous êtes les meilleurs amis du monde ! »

-« Y a un peu de ça c'est vrai ! » Puis caressant la tignasse blonde du bambin assis sagement sur la moquette tout à son jeu vidéo. « Hein mon lapin qu'on s'entend bien ? »

-« Pour sûr Tatie ! » Me répond mon complice en mettant son jeu en pause et en me souriant de toutes ses dents. « J'ai trop kiffé quand t'as traité les gardiens de tous les noms... je connaissais pas autant de gros mots ! »

Sourire entendu des compères et grimace du tuteur légal du samedi qui va devoir trouver une explication à sa chère sœur pour le nouveau langage fleuri de son délicat bambin.

-« Ah au fait Béber ! On te l'a pas encore dit mais j'ai invité Mordred à revenir le week-end prochain ! »

Regard surpris et inquiet de l'homme au tablier.

-« Au programme : Jardin des plantes et Musée Grévin ! »

Mika 30 novembre 2009 à 17h25 · 18

« Allo Bébert ?... C'est moi !... Eliane ! »

« .... »

« Je t'entends mal ! On dirait que t'es loin ! Mon portable doit mal capter... Attends je sors du rayon frais ! »

Si ça se trouve les compresseurs des frigos remplis de jambon sous plastique font interférence !

« Ayé ! Tu m'entends ?... Je suis dans le rayon confitures ça devrait mieux passer ! »

« ... »

« Bébert ? »

« ... ? »

« Tourne le téléphone ! Tu parles dans l'écouteur là ! »

« ... Oui Eliane !»

« T'es vraiment con des fois j'te jure ! »

« Hé ! Au lieu de me pourrir tu ferais mieux de me dire pourquoi tu m'appelles ! T'es partie y a 5 minutes à peine et j'étais aux toilettes là ! »

Bon... Au moins il a fait l'effort de sortir et de répondre au bigo ! Faut dire que ça fait six fois que je l'appelle en 2 minutes... L'a du accélérer le mouvement le bonhomme !

« Je vais avoir besoin de tes bras musclés... »

Pas le temps de finir ma phrase qu'il me coupe.

« J'suis en RTT aujourd'hui Madame ! Je refuse tout travail manuel un tant soit peu fatiguant ! »

Il m'énerve quand il fait son con comme ça !

« C'est pour la bonne cause Bébert !... Y a des promos sur les potirons ! »

« ça me fait une belle jambe ! Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse ? »

« Ben j'aurais besoin de toi ! J'en ai pris deux bien beaux... Je sais que t'aime ça le potiron !... Surtout en gratin avec de la viande hachée et de l'oignon ! »

En arrière fond j'entends une porte se refermer.
Le mufle ! Il vient de retourner dans les toilettes avec le combiné !

« Oui j'adore ça !... mais pourquoi tu m'appelle ? » Voix caverneuse... ça résonne dans le téléphone ! Il est vraiment retourné aux cagadoux le porc !

« Beeeen... Je viens de m'apercevoir et que je suis venue à pieds au magasin !... et qu'un potiron ben ça pèse son poids, alors deux c'est un peu trop pour mes bras délicats de femme ! Faudrait que tu daignes te lever du trône pour venir me filer un coup de main ! »

J'entends la bête gronder à l'autre bout du fil... Mais finalement l'appel de l'estomac est le plus puissant !

« Je finis mon affaire et j'te r'joins ! » Claque-t-il en me raccrochant au nez.

Bon ! Ben j'ai largement le temps de passer à la caisse et de flâner dans les galeries marchandes alors !... même si la supérette est au rez-de-chaussée de l'immeuble à deux pâtés du notre !

Finalement, les potirons aillant raison de mes velléités consommatrices je me résigne et c'est assise sur une des cucurbitacées, à même le trottoir dans la rue froide et grise, que j'attends mon ami.

Y caille. Mais alors quelque chose de velu pour un mois de novembre ! Si ça continue l'ouverture de la chasse au pingouin pourra être avancée !
Trois plombes que je poireaute en grelottant sur mon potiron. J'ai rabattu ma capuche sur mon visage et ai empilé les cabas en un petit muret qui me protège à peine de la brise glaciale. Les Inuits font comme ça mais avec des pains de glace pour se protéger du blizzard quand ils n'ont pas le temps de monter leur igloo, j'ai vu ça sur la chaîne documentaire un après midi où j'avais rien d'autre à faire ! (Quoi ? C'est toujours mieux que le Sudoku non ?)... Et mon abruti d'ours blanc qui tarde à venir... J'ai les doigts tout bleus j'en suis sûre ! J'ose pas les retirer des mes poches, j'ai trop peur qu'ils gèlent et de devoir être amputée ! Mais qu'est-ce qu'il fout bon dieu !

Ah le voilà ! Je reconnaîtrais sa démarche gracieuse d'ours en colère à deux cent mètres dans le brouillard.

L'air pas content il se plante devant moi.

« Bon ! On s'attarde pas là ! Y pèle dur ! »

« Ah ! T'as remarqué toi aussi ?... Parce que ça fait un quart d'heure que je t'attends !... J'ai cru que j'allais mourir sur le trottoir !... On aurait retrouvé mon corps au printemps lors du dégel... »

« Bon ça va ! Excuses !... Y sont où les deux potirons ? »

« Trois ! »

« Comment ça trois ?... Tu m'avais dit deux ! »

« Ben y faisait tellement froid que je suis retournée dans le magasin pour me réchauffer ! Il a bien fallu que je prenne quelque chose sinon le vigile m'aurait foutu dehors ! »

« ...Et t'as repris un autre potiron ! »

« Ben oui ! J'avais besoin de rien d'autre !... Tu aimes ça non ? »

Bon c'est vrai !... J'avoue !... J'aime bien faire ma conne par moment moi aussi !... et puis là il le mérite bien l'enflure ! Après tout c'est pas lui qui va perdre ses orteils gelés !

Je sais pas comment il s'y est pris mais il a réussi à embarquer les trois potirons !... Avec seulement deux bras ! Quand on sera au chaud à la maison il faudra que je lui demande sa technique parce que là il y a énigme.

Quoiqu'il en soit, juste à côté de la porte de notre immeuble il y a un petit primeur. C'est en passant devant que je me suis soudainement souvenue que j'avais oublié de prendre un concombre à la supérette. J'aime les concombres mais pas en gratin hein !

« On s'arrête là deux minutes Bébert ? J'ai oublié un truc ! »

Râlement de la mule ployant sous sa charge. Je vois son visage virer au cramoisi et ses lèvres trembler. En général ce genre d'avertissements visuels annonce une grosse colère !

« J'ai acheté du Roquefort pour te faire des concombre sauce Roquefort (essayez c'est vachement mieux que les concombres-vinaigrette)... mais j'ai oublié le concombre ! On va en prendre un ici ! »

L'appel du ventre est toujours le plus fort.
Un soupçon de colère toujours présent Bébert laisse tomber les potirons au sol en soupirant rien qu'à l'idée de devoir les reprendre dans deux minutes.

« C'est d'accord mais je viens avec toi pour me réchauffer trente secondes ! »

« ...Et tu laisse les potirons comme ça dehors à l'entrée ? »

« C'est vrai qu'on risque de nous les piquer ! J'imagine le pauvre type qui va en prendre un sous le bras et se mettre à courir pour nous échapper !... Non seulement il passera pour un con mais en plus il va se tuer pour pas grand-chose ! »

Intérieurement j'acquiesce devant tant de bon sens.

Voyant l'énervement de mon ami qui a décidé de rentrer dans la petite boutique avec moi je décide de faire vite et saisis le premier concombre qui me tombe sous la main.

En trottinant je le dépose sur le comptoir près de la caisse.
L'épicier en tablier bleu arrive un grand sourire au visage et un autre concombre dans la main.

« Il y a une promotion sur les concombres ! Le deuxième est gratuit. Je vous donne celui –là ? »

Je n'ai pas le temps de répondre que Bébert intervient.

« Cool ! Le deuxième t'auras qu'à le manger ! »

Pour Bébert la vengeance est un plat qui se mange chaud voire brûlant !

Mika 10 décembre 2009 à 16h05 · 19

Je ne sais pas si c'est le froid ou bien l'ami Jack mais j'ai un mal de casque à vous crever les yeux ce matin ! La nuque raide. Les cervicales en béton ! Impossible de tourner la tête ou de me lever !

Théoriquement je devrais allez bosser –on est lundi c'est jour de reprise- mais c'est pas l'envie qui me pousse. Avec cette douleur lancinante j'ai l'impression d'être un dimanche. En général les maux de tête c'est traditionnel le dimanche ! Les week-end, malgré nos âges avancés, Bébert et moi on a tendance à les forcer un peu... trop même !
Pourtant ce week-end ça a été calme. L'animal est parti deux jours en province voire sa sœur (la mère de l'adorable Mordred). J'ai donc glandouillé sobrement, limite à m'emmerder toute seule dans le grand appartement... Il m'aurait presque manqué le bonhomme !
La seule chose qui me faisait sourire c'était d'imaginer sa sœur ! Une « Bébert » en robe avec des boucles d'oreilles !... Aïe ! J'ai mal au crâne rien qu'à en sourire !

Tiens ! Je vais l'appeler le coloc ça me changera les idées... et puis peut-être qu'il se montrera réconfortant lui !... Tout à l'heure j'ai téléphoné à maman pour lui dire que je ne me sentais pas bien... Elle m'a demandé si j'utilisais du savon ou du gel douche en ricanant puis a raccroché après m'avoir annoncé « qu'elle n'avait pas le temps de m'écouter pleurnicher, qu'elle était occupée, qu'elle devait se préparer pour un vernissage... » !

Bon ! Faut pas se laisser Abattre !... Le monde n'est pas peuplé que d'ordures ! Allez hop j'attrape mon portable ! J'ai besoin de chaleur humaine moi seule dans cet espace vide et froid !... Et quoi de mieux qu'un nounours pour trouver un peu de réconfort hein ?

« Allo mon bébert ? » Voix mielleuse de biche blessée.

« Oui Eliane ? »

En fond sonore j'entends le brouhaha d'un bistrot. Tintements de verres et rires qui fusent. Ça va ! Il s'embête pas en déplacement lui !

« Je t'appelle pour te dire que je suis pas bien... J'aimerais que tu rentres au plus vite ! » Ton implorant de la biche agonisante.

« Qu'est-ce qu'y t'arrive ma grande » Me demande l'homme subitement inquiet au bout du fil.

« J'ai un mal de nuque insupportable qui me cloue au lit ! »

Je n'ai pas le temps de finir qu'il me coupe d'un ton sérieux.

« J'te comprends... J'ai toujours eu peur de la castration moi aussi... et tu ne fais que confirmer mes appréhensions ! Courage ! Je reviens demain ma grande !... et bonne bourre ! » Puis de partir en éclats de rire avant de me raccrocher au nez.

J'l'adore Bébert... Toujours le bon mot pour me réconforter !

Mika 8 janvier 2010 à 14h52 · 20

Revoilà Noël et son cortège de fêtes enrobées de chocolat au foie gras ! Inlassablement ça revient tous les ans comme une épidémie pandémique préméditée par le trust international des fabricants de papier cadeau non recyclable et les marchands de guirlandes clignotantes...

J'aime pas Noël ! Ca me rend aigrie. Je suis toujours toute seule devant la télé où défilent des films mièvres à la guimauve. Maman est partie au Baléares avec son nouveau gigolo faire péter le champagne en discothèque et Bébert est terré dans sa Lozère natale à fêter le réveillon en mangeant l'aligot avec les doigts et faisant glisser le tout à coups de gnôle au milieu de sa tribu reculée. Retour aux sources comme il dit.

Toute seule ! Comme une huître oubliée au fond de son casier je vais passer le réveillon à supporter les chants de Noël et les rires enjoués des voisins de palier!

J'aime pas Noël ! Je l'ai déjà dit juste avant mais ça me fait du bien de le répéter !

Pour passer la soirée je me suis installée sur le canapé du salon. Enroulée dans mon plaid multicolore patchwork, armée de trois paquets de chips à l'oignon, un sextet de bière et la télécommande, voilà mon réveillon ! Intégrale Bip-Bip et le coyote ! Cadeau bien choisi de mon Winnie favori qui m'avait offert en même temps le best-of des Mötörhead (les goûts et les couleurs ça ne se discute pas alors chut !). Il me connaît sur le bout des doigts l'animal !...Et puis il faut bien faire passer cette soirée lugubrement morbide du 24 non ? Certains attendent le père Noël et son élevage d'élans à clochettes ben moi je fantasme l'arrivée du père Lemmy en string rouge et blanc accompagné de l'ami lutin gentillet Kerry King (si vous savez pas qui c'est dîtes-vous juste que cet homme est l'équivalent terrestre de Dieu... avec une grosse guitare !)... Tiens ! D'ailleurs pour me venger de la voisine qui semble réveillonner avec Tino Rossi, ce soir, vers 2h du mat', pendant que le père Noël déposera les cadeaux sous les sapins des enfants sages je me foutrai « Hell awaits » de Slayer plein pot !... Bip-Bip !

En attendant il est 21 heures. Le temps s'écoule tout doucement et je commence même à m'ennuyer. Dehors il neige. Comme de fait exprès ! Les mielleux doivent être contents !
Pour la trentième fois le coyote vient de se faire cramer la gueule à coups de gros pétards estampillés ACME.

J'en ai déjà marre ! J'entends en fond sonore les rires des voisins et l'éternel Tino et son beau sapin. Je donnerais ma chemise pour échapper à cette mascarade ! Mais j'ignore s'il existe un endroit sur cette terre où je ne croiserai pas le gros ventru à barbe blanche et son accompagnement de bons sentiments en salade décomposée. Peut-être chez les moines tibétains... mais je ne supporterai pas une vie d'ascète ! Le lait de yack ça me constipe !

Tiens je vais aller faire un tour sur le web consulter ma boîte mail ! Avec un peu de chance j'aurai peut-être quelques spams affectueux me souhaitant de bonnes fêtes. Allez hop !

Ah tiens ! J'ai un message... provenant de... sex…@…!
C'est mon Bébert !
Pour l'adresse faut pas s'affoler ! C'est moi qui la lui avais créée pour quand il voulait s'essayer aux sites de rencontre... avant d'abandonner définitivement, échaudé de s'être fait draguer par ma mère dont j'avais identifié le pseudo habituel « lonelyheart » après trois soirs de relations virtuelles torrides. Qu'est-ce que j'avais pu me marrer ce jour là !

Donc j'ai un message de Bébert ! Allez hop on ouvre la petite enveloppe pixellisée !

From : sex…@…
Date : jeu 24 décembre 2009 10:27
To : bom…@…
Priority : Normale
Subject : Et ton Noël Eliane ?

Coucou ma grande !
J'espère que tu glandes bien sur le canapé. Picoles pas trop quand même !
Juste un petit bonjour depuis la lozère.
Reposes-toi bien, je reviens dans deux jours.

Bisous.

Ah oui ! J'oubliais ! Tu vas avoir une surprise ce soir !

Une surprise ? Qu'est-ce qu'il a encore préparé celui-là ? Un stripteaser en costume de télétubby ? Un bouquet de fleurs et une bonne bouteille ?

J'me méfie... Je le connais le sagouin ! Il est foutu d'avoir invité du monde sans me prévenir !

Quoiqu'il en soit je ne vais pas me laisser surprendre ! Où est-ce que j'ai foutu mon pantalon ? Si quelqu'un débarque j'aurais l'air de quoi moi en T-shirt/pantoufles le soir de Noël hein ?

Course poursuite dans tout l'appart pour trouver quelque chose de potable à me mettre sur le dos...
Finalement ce sera jean, basket et T-shirt. Je l'attends mon père Noël chippendale seulement vêtu de sa belle barbe blanche ! Je vais peut-être aimer Noël cette année...
Tiens !Tant que je suis sur l'ordi, pour passer le temps, je vais créer un blog/journal : « Le Fabuleux Noël de Miss Eliane »

21h43. Chers internautes ! Ce soir est un grand soir. Non pas parce que c'est Noël mais parce que j'inaugure MON blog ! Petit espace personnel de libre expression.

21h44. Tout d'abord je tiens à préciser que les noms des intervenants et les lieux seront modifiés afin de préserver la vie privée de mes voisins... Sauf pour madame Lefebvre, ma voisine du 5, 75 printemps, sourde comme un pot, têtue comme une mule et aussi silencieuse qu'un rhinocéros dans la salle sièste de halte-garderie. Si un internaute bienveillant pouvait lui envoyer un colis piégé mes oreilles retrouveraient enfin le doux murmure vaporeux du générique de Plus Belle la Vie tous les soirs à 20h10. En attendant ce soir pour moi c'est fiesta !

23h30. Je commence à languir... Ou alors il s'est trompé d'appart l'apollon à clochettes.
J'espèce qu'il s'est pas foutu de moi le Bébert, qu'il m'ait pas fait m'activer pour rien ! Le doute, au même titre que l'alcool, monte en moi irrésistiblement. Tel le sapin déguisé victime de traditions décoratives criardes et de mauvais goût : j'ai les boules !

23h45. Le morveux d'en dessous a du recevoir un karaoké : j'ai les polyphonies corses version bourrée juste sous mon plancher. Mémée d'à côté a du s'endormir sur son fauteuil en oubliant de dire à Tino d'arrêter de chanter. Le CD tourne en boucle, je dois en être au 10ème passage de son beau sapin ! Sinon RAS du côté de ma porte. Aucun beau gosse n'est encore venu se manifester.

23h48. Quelqu'un frappe ! Oh mon dieu... ça y est, je vais l'avoir mon lap-danseur à moi toute seule !

23h49. Fausse alerte et grosse déception. C'était un mec bourré qui s'était trompé de porte, d'étage et d'immeuble.

23h51. On frappe de nouveau ! Si c'est l'aut' poivrot il va prendre ma basket dans les douillettes... ça se fait pas de déranger les honnêtes dames de ma trempe ! J'vous laisse, il va m'entendre le tambourineur pompette !

23h53. C'était Bébert ! Ma surprise c'était mon Bébert ! Revenu du fin fond du trou du cul du monde rien que pour sa colloc adorée ! Mieux qu'un stripteaser ou un bataillon de chippendale, il est arrivé déguisé en papa Noël, les bras chargés de jambon de pays, saucissons, vins du cru, fromages de brebis et autres charcutailles de bon aloi. Un peu comme le messie ! Un roi mage des temps modernes ! Décidément je l'adore ! J'en ai presque les larmes aux yeux... Sous la surprise je l'ai même traité de « gros con », mais c'était affectueux !
Chers internautes je vais vous laisser et aller enfiler mon costume de mère Noël pour retrouver mon Bébert favori et finalement passer le meilleur réveillon depuis bien des années !

Mika 11 janvier 2010 à 09h59 · 21

-Oh Le sale tricheur ! Tu crois que je t'ai pas vu ? T'en as lancé deux en même temps escroc ! Voleur !

Ce dimanche on ne savait pas quoi faire. Il neige depuis Noël, il fait plus chaud dans le congélateur que dehors et on s'embête furieusement à rester cloîtrés chez nous le week-end ! Dans l'inertie glaciale de ce mois de janvier j'ai donc inventé un passe-temps sympathique. C'est Bébert, grelottant de froid sur la terrasse, qui était de corvée de grattage des vitres du balcon qui m'y a fait penser pendant que je buvais tranquillement mon café chaud dans mon peignoir ce matin de l'autre côté de la fenêtre. Un mélange du suspens haletant d'un jeu de sniper et la rigolade de la traditionnelle boule de neige. Bébert et moi, engoncés dans nos doudounes et après-ski guettons l'ennemi depuis notre balcon au 26ème étage. Encerclés par les forces du mal nous tentons de résister et d'éliminer autant d'adversaires que possible avant que nos munitions ne s'épuisent.

-C'est bon calme-toi Eliane ! C'est OK on annule ce coup... En attendant j'ai l'ai quand même eu le concierge. En plein sur le crâne. Regarde ! Y cherche d'où venait ce gros flocon ! J'aurai eu un viseur laser que j'aurai pas mieux fait !

-Pffffrrr ! Bon récapitulons : donc Lara : 25 points... et toi Snake ?... seulement 13 ! Ah ah ! C'est moi qui vais gagner !

-Et pourquoi 25 pts ! Non mais oh ! Tu serais pas en train de me la faire comme au ping-pong ?

Bon j'avoue que j'ai tendance à inventer les règles et les barèmes au fur et à mesure... mais bon hein après tout personne n'a déposé de brevet encore ?

-Ben non ! 25... J'ai bien compté ! Le tour d'avant j'ai quand même « explosé » le caniche de Madame Lefebvre... et ça c'est max de points mon vieux ! 10 d'un coup héhé !... ça plus les deux passants à 3 points et le policier municipal à 9, le compte est bon !

J'adore ce jeu !

-T'as peut-être oublié que t'as perdu 5 points quand t'as touché le suisse du 11ème ! Ajoutais-je pour enfoncer le clou de ma supériorité tactique.

-Et pourquoi j'aurai perdu des points madame ?

-C'est neutre un suisse faut pas les toucher... donc paf ! Pénalité !

Grognement du mauvais perdant qui d'un œil noir fait l'inventaire du peu de neige restante sur notre nid d'aigle.

-De toute façon on va être obligés de s'arrêter... On va vite être à court de munitions !

Arf ! Coup dur ! Les forces de l'infâme Sauron vont pouvoir nous submerger... Il faut sauver Minas Tirith ! Theoden et les Rohirims arriveront-ils à temps ? Où sont donc les renforts ?

-Dis-moi mon Bébert, le voisin du dessus tu le connais bien ?

Mika 28 janvier 2010 à 11h32 · 22

-Hé ben ma grande ! Qu'est-ce tu fais là ? Pourquoi tu prépares ta valise ? Tu pars ?

Bébert vient de débouler dans ma chambre inquiet de ne pas me voire arriver pour le dîner.

-Oui Bertrand... Je pars ! Lui réponds-je froidement en continuant à empiler mes gros pulls sur mes petites culottes dans ma valise des grands voyages.

J'ai décidé ça ce matin au travail. Je laisse tout tomber... Marre de cette vie morne. Francisco Coloane* m'a séduite et m'amènera loin de tout ça pour m'abandonner sur ce bout de terre isolé et sauvage. La nouvelle Eliane va bientôt naître des cendres de l'ancienne mémère qui jusqu'à présent ne voyageait qu'à travers les fonds d'écrans paradisiaques de son poste de travail. A moi la fraîcheur des embruns et les accents bariolés des lieux perdus ! A moi la découverte d'espaces vierges et de mondes inconnus. Fraîcheur des vents marins. Glaces immaculées et goëlettes élancées fendant les flots noirs du détroit de Magellan.

-Tu pars ?... Murmure-t-il abasourdi.

Et oui ! Je pars ! Je m'en vais ! Je prends le large !... Hasta la vista ! Adieu écrans ternes et poisson surgelé...

-Mais... euuh... Tu vas où ? Tu reviens quand ?

-Je ne reviens plus Bertrand ! Telle la baleine à bosse je quitte les eaux chaudes et douillettes pour rejoindre les mers australes et sauvages dans une migration sans retour... Le vaste monde sera mon nouveau chez moi. Fini le cloisonnement des murs de béton et les vitres floues de la salle de gym ! Au revoir le teint blafard du conducteur de bus ! Adieu Mme Lefebvre et son Yorkshire déplumé !

L'homme assommé s'assoit sur la chaise à côté de la porte. Sa bouche silencieuse semble faire des oh et des ah tandis que ses yeux de merlan frit alternent entre ma valise en court de remplissage, mon armoire qui se vide et ma petite personne prête à affronter les rigueurs de l'hiver austral.

-Je m'en vais pour de bon ! Direction Punta Arenas...

-Puta quoi ?

-Punta Arenas, Tierra Del Fuego ! Le cap Horn mon chéri... Je pars au bout du monde recommencer ma vie !

Eh oui ! J'ai décidé de repartir de zéro. D'abandonner ma vie ici-bas pour reconstruire ailleurs.
Ca fait longtemps que ça me taraude. Comme une lame de fond qui m'emporte. Des rêves d'évasion et de fuite éperdue. Des rêves que cette fois je vais accomplir pour de bon ! Partir... Laisser derrière moi tout le marasme de cette vie gâchée ! Aller voire ailleurs si l'herbe est plus verte !

-Et tu vas faire quoi là-bas ? Me demande-t-il semblant reprendre un peu d'aplomb.

-Je ne sais pas encore... j'improviserai ! L'important c'est d'abord de partir !... Peut-être que je monterai une ferme d'élevage de manchots empereurs !... ou bien je m'engagerai comme cuistot sur le port de Punta Arenas ! Les marins pêcheurs trouveront dans mon rade chaleur et bonne pitance pour réchauffer leurs corps meurtris par la rudesse de ce pays sauvage !

-Les pauvres ! En plus d'avoir les arpions gelés tu veux les empoisonner ?

-C'est ça ! Fous-toi de moi ! En attendant c'est moi qui contemplerai bientôt les flots hargneux du détroit une tasse de café mucho caliente pendant que tu toi tu continueras à boire tes bières discount devant « Question pour un Champion » !

Soudainement la mine inquiète de l'ours ébahi s'étiole pour laisser place à un regard brillant de malice. Bébert semble avoir saisi une nuance qui m'échappe...

-Tu veux pas attendre deux trois jours avant de partir ma grande ?... Juste deux-trois jours...

-Pourquoi ?

-Tu n'es pas à deux jours près non ? De toute façon je suis sûr que tu n'as même pas réservé ton billet !

Pas bête la bête ! Il a raison... Je n'ai même encore vérifié si le RER s'arrêtait à Punta arenas!

-Ben euuh... J'irais voire demain matin à la gare pour acheter un billet !... Mais pourquoi tu veux que j'attende deux jours ?

C'est vrai ça pourquoi il veut me faire me faire attendre lui?

-Ben... Ce sera la fin de tes règles !

Vivement la ménopause !

*Auteur Chilien qui a beaucoup écrit sur la Terre de Feu. Pour les amateurs de dépaysements sauvages et rudes... Un de mes préférés !

Mika 19 mai 2010 à 10h40 · 23

-Hé ben ? T'es pas encore partie ? C'est 10 heures !

-Aaaah cries pas comme toi ça !

Branle-bas de combat dans ma tête. Bébert vient de faire irruption dans ma chambre. Dans l'affolement j'ai du mal à aligner les mots dans le bon sens... En plein sommeil réparateur l'ordure !

-Faudrait peut-être penser à te lever si tu veux aller à Putarenas ma vieille ! Me lance mon tendre et délicat coloc. Actives-toi un peu le mou !

D'un pas décidé il se dirige vers la fenêtre obstruée par l'épais rideau opaque qui plonge la pièce dans une obscurité apaisante.

-Nooon ! Fais ça pas !... Pitié ouvres-pas !

Tentative vaine de tirage de couette par-dessus la tête... Pas de couette ! Juste le tapis de sol en guise de couverture avec moi en dessous encore toute vêtue de la veille sur un lit même pas défait. Bon dieu mais qu'est-ce que j'ai bien pu faire ?... Ah oui ! J'ai bu ! Je reconnais mon haleine des matins douloureux !

A yest !... ça revient ! Hier j'ai voulu fêter ma décision d'évasion et j'ai fait péter le champagne !... C'est ça ! Enfin on va plutôt dire que j'ai fait péter Jack D parce que les petites bulles dorées elles ont pas durer plus longtemps que le premiers bol de cacahuètes ! Résultat : ce matin j'ai les cheveux qui poussent à l'intérieur et l'impression d'avoir mangé dix kilos de coton hydrophile.

-Laisses-les fermés j'ten supplie Bébert !... J'ai trop mal aux yeux !... et parles moins fort par pitié !

-Moi je veux bien mais faut te décider ! Le RER pour Putarinas passe dans une demi-heure...

Qu'est-ce qu'il me reparle de ça lui ! Il le fait exprès ? Y sait pourtant bien qu'il ne faut pas me chercher un lendemain de cuite !
D'un bon coup de poignet j'arrive à tirer au dessus de mon front le vieux tapis élimé.

-Et puis si tu veux plus aller à Putacabras et reprendre ta vie « normale », j'ai aussi téléphoné à ton chef ce matin en lui disant que t'aurais un peu de retard au boulot !

-De quoi ? Qu'est-ce que t'as fait ?

Je me redresse soudainement en ouvrant de grands yeux les doigts crispés sur ma couverture de fortune.

-Ben j'ai dit à ton boss que tu avais rendez-vous avec ton banquier et que tu n'arriverais qu'à 11h !... J'me doutais bien que Putarribas c'était qu'un délire pré-menstruel ! J'ai eu tort ?

L'enfoiré ! L'enfoiré ! L'ENFOIRE !... mais il a pas tort au fond ! L'ours noir des forêt canadiennes est un animal pourvu d'un flair infaillible et surpuissant capable de reconnaître à dix kilomètres les phéromones débilitantes de la femelle en chaleur.

-Non... T'as raison ! Merci Beb...

J'ai pas le temps de le glorifier que d'un geste brusque il écarte les deux pans du rideau bienfaiteur !

-Aaaah ! Protèges-moi mon dieu !

La lumière printanière de ce matin de mai ensoleillé pénètre la pièce et l'éclabousse soudainement de son hallo(gène ?) blanc et douloureux. Un millier de petites aiguilles chauffées à blancs pénètrent ma cervelle provoquant un torrent de souffrance et paralysant mes pensées sur le souvenir des petites étiquettes dont je m'étais si souvent moquée dans la soirée : « à boire avec modération ».

-Dieu n'a rien à voire là dedans ! Faut te lever si tu veux avoir le temps de déjeuner avant d'aller bosser !

L'ours noir des forêts canadiennes est un animal solitaire au caractère difficile et brusque... mais si boucle d'or sait le caresser dans le sens du poil il s'avère vite être de très bonne compagnie malgré son air bourru et asocial. Lors des fins d'hibernation, lorsque la lumière printanière des petits matins vient titiller la forêt endormie l'ours noir peut ainsi faire l'effort, s'il est le premier à sortir de la tanière, d'aller chercher des viennoiseries à la boulangerie du patelin.

-Bon ! Je t'ai préparé du café et des croissants ! J'avais planqué un pot de confiture de mûres pour me le garder mais finalement j'ai décidé de t'en faire profiter pour fêter ton non-départ !

L'ours noir des forêts canadiennes est pourvu d'un instinct pointu qui le pousse à prévoir les déplacements anarchiques de vallées en vallées de la femelle désorientée par l'afflux mensuel d'hormones sexuelles. Il sait de même instinctivement quelles baies seront à même de satisfaire l'appétit de la dite femelle encore déboussolée.

-Bébert ? Demande-je en m'asseyant sur le lit et en tâtant mon crâne pour voire si rien ne s'est déplacé depuis la veille.

-Oui Eliane ?

-Je... Je voulais te dire que... que... que je... que j'adore la confiture de mûre ! T'es un amour mon gros ! Vas me servir une tasse de caoua, je me refais une beauté et j'arrive !

Café chaud...Confiture de mûres... sûrement de celles si bonnes que sa moman fait avec amour là-bas au fin fond de la Lozère !

Finalement Punta Arenas c'est peut-être bien que dans les livres !... ou pour les pingouins...

Mika 13 décembre 2010 à 05h04 · 24

Il y est arrivé...

Il a réussi à m'attirer dans sa tanière ! Je me suis faite bernée par le vieux grizzly comme la première oursonne venue, attirée par le miel et les confitures de mûres.

Debout devant la fenêtre je contemple la blancheur immaculée de la neige qui recouvre tout. Tout. Y compris le seul chemin qui mène à « la petite maison dans la forêt ».

Aligots, fricandeaux, omelettes aux champignons. Saucisse sèche, jambon cru et pâté de campagne... Les richesses étincelantes de la lointaine Lozère dans sa bouche miroitaient comme des diamants ! Ah ! Il n'a pas tari d'éloges sur sa terre natale le bougre ! Dans notre appartement de la grande ville civilisée il m'avait chanté les bienfaits de sa Lozère natale ! Mes yeux en brillaient d'envie. Il avait juste omis quelques détails... Et moi, blasée du ciment gris et des toits tristes de la capitale, émoussée par les gaz d'échappements nocifs et les publicités murales criardes qui piquent les yeux, je me suis faite éblouir de ces promesses de vie sauvage où la nature règne en maîtresse cruelle et indomptable sur des êtres humains réduits à leur plus simple expression de mammifères affamés profitant des générosités extraordinaires de mère nature.

Un gratin de pommes de terres aux cèpes avec de la crème fraîche. Une soupe de potiron sauvage. Un bon feu de cheminée le cul coincé dans un vieux rocking-chair les doigts de pieds perdus dans l'épaisse fourrure d'ours délicatement étalée sur le vieux parquets grinçant poli par des générations de petits Béberts en culotte courte... Le pied quoi ! Du moins c'est ce que je m'imaginais ! C'était trop beau pour être vrai !

Et puis il y a eu cette coïncidence. Des congés d'hiver communs ! Déjà j'aurais du flairer le piège... Mais les arômes fumés de la charcutaille ont trompé mon flair infaillible. Je me suis faite avoir et maintenant je suis là, bloquée dans sa tanière jusqu'au dégel.

Quand on est parti il faisait beau. Quand on y est arrivé aussi. Froid mais beau ! Les forêts de conifères du Mont Lozère étaient blanchies par le givre et offraient aux touristes citadins de ma trempe un spectacle « nature et découverte » de toute beauté que le béton de la ville ignorerait toujours. La route avait été longue et sinueuse. Mais point de feu rouges ou de bus transportant leur lot de visages ternes et tristes ! Par contre qu'est-ce qu'on a pu croiser comme tracteurs, camions citernes (pour collecter le lait dans les fermes qu'il m'a dit mon chauffeur), paysans à mobylettes et autres ruralités incongrues !

Des « Oh » et des « Ah » ainsi que quelques « beuhhaaah » plus tard (ça tourne l'air de rien) nous sommes arrivés au chalet familial du Bébert. C'était une petite maison de rondins du genre de celles où on imagine facilement vivre un grand barbu en chemise à carreaux vivant avec comme seuls compagnons sa hache et son caribou apprivoisé.
Enfin bref : un joli petit chalet sentant la résine perdu au milieu d'une forêt de sapins au vert profond et aux sous-bois obscures.

Mais tout ça n'était que promesses ! Du vent ! De la poudreuse aux yeux !

Quand on a débarqué il faisait presque nuit. Et puis surtout il devait faire au moins -20°C ! Et même pas un lampadaire pour nous éclairer. Bébert a du laisser les phares allumés le temps qu'il décharge tout. Moi ? Je suis restée dans la voiture. Trop froid ! Pas habituée ! Je suis une citadine à la peau fine et aux muscles atrophiés ! Après tout c'est lui qui est natif du coin, pas moi ! C'est lui qui a la couenne épaisse et le poil fourni !
En sortant les dernières valises du coffre il m'a dit qu'il allait allumer le groupe électrogène pour qu'on puisse au moins avoir de l'eau chaude dans une ou deux heures.

J'ai rien dit. Me suis juste calfeutrée dans mon gros manteau et ai monté le chauffage de la voiture à fond.

Salaud.

J'ai refusé de sortir de la voiture ! Du moins pas tant qu'un bon feu ne brûlerait pas dans l'âtre et qu'un bon plat typique et surtout bien chaud ne m'attende dans le fauteuil en face de la cheminée salvatrice.

Il l'a allumée la cheminée. Quand je suis rentrée dans le chalet il faisait meilleur ! Au moins deux ou trois degrés de plus que dehors... Je suis directe allée m'asseoir devant le feu. Pas de peau de bête. Pas de rocking-chair. Juste un vieux canapé râpé et une table basse bancale poussiéreuse. Au moins je ne perdrai pas mes orteils cette nuit m'étais-je dit en me couvrant du plaid orange que Bébert avait daigné m'apporter. Avec une assiette où nageait une sardine à l'huile et une tranche de corned-beef. « C'est tout ce que j'ai trouvé dans les placards ! Bon ap' ! Demain matin j'irai faire les courses. » M'avait-il lancé avant d'aller préparer les chambres.

Foutues vacances !

Foutue Lozère où même les corbeaux volent à l'envers pour ne pas voire la misère !

Et foutue nuit !

J'ai pas pu fermer l'œil ! Pas assez de bruits. Trop de silence. Et puis toute cette obscurité insondable autour de ce petit chalet perdu au fond des bois ! J'ai eu beau me calfeutrer sous les trois couvertures je sentais le vent froid de dehors siffler entre les troncs des sapins ! Et puis la forêt c'est farci de bêtes sauvages ! Bébert m'a dit sur la route qu'il y avait des sangliers aux défenses coupantes comme des rasoirs dans les bois autour du chalet et que donc fallait pas s'affoler si on entendait du bruit la nuit. Des sangliers ? Et puis des loups et des ours aussi sûrement non ? J'ai flippé en somme. En plus cet abruti de Bébert n'a pas pu s'empêcher une fois qu'on a eu fini de manger de me raconter l'histoire de la bête du Gévaudan ! Cette bête qui il y a trois cent ans a tué et attaqué des centaines de gens. Bêtes qu'on n'a jamais identifiée et qui reste un mystère. « Et c'est où le Gévaudan ? » Que j'ai demandé. « Ici ! » Qu'il m'a répondu en souriant à la lueur des flammes dans la cheminée.
J'ai pas dormi. Je guettais le silence extérieur sentant le regard froid et injecté de sang de la bête surveillant notre petite maison de bois.

Au petit matin, alors qu'un faible rai de lumière traversant l'entrebâillement du volet de bois Bébert vient me chercher. Je suis déjà réveillée depuis un moment quand mon ours apprivoisé tapote à la porte.

« J'arrive Bébert ! » Mais je préfère nettement rester dans le lit bien chaud. Et puis je suis sûre que l'homme va préparer le petit déjeuner en m'attendant ! Allez hop ! Debout !

Bizarrement il fait meilleur ! Ou peut-être est-ce mon corps qui mue pour s'adapter à cet environnement sauvage et cruel ? Je sens d'ailleurs ma peau plus épaisse sous le tissu polaire de mon sous-pull de nuit.

Alors que je sors de la chambre revêtue d'une épaisse robe de chambre molletonnée style années soixante dix l'odeur de café chaud me saute aux narines.

« Yesss ! Du café ! » Cris-je en trottinant jusqu'à la cuisine. « J'ai bien cru que même ça vous connaissiez pas dans votre cambrousse ! »

Sans relever la pique Bébert pose sur moi un regard sombre.

« Il a neigé cette nuit ! » Marmonne-t-il avant d'ingurgiter une lampée de liquide noir et fumant. Il est déjà habillé d'une épaisse chemise bleue et d'un gros pantalon gris. Derrière dans le salon le feu brûle encore. Il a même entretenu le feu cette nuit le bonhomme ! Un vrai gentleman ! (ouf c'est pas ma peau qui s'épaissit ! J'aurai toujours le même teint de velours et la douceur de la pêche !)

« Ah ouais ? » Me suis-je extasiée en me jetant à la fenêtre pour contempler la blancheur immaculée.

J'imagine déjà la poudreuse blanche tapissant le sol noir et les arbre de son coton gelé. Dehors les branches basses des sapins frôlent la masse blanche et froide. Il a même sacrément neigé. La voiture n'est plus qu'un gros monticule comme les tumulus funéraires de peuplades barbares d'antan. On ne voit même plus le chemin.

« Au moins60 cm. » Me dit Bébert en reposant sa tasse.

C'est au moment où je m'assoit sur la chaise en bois et que je constate la frugalité de la collation (café, sucre en morceau confiture et biscottes) que je comprend l'expression inquiète de mon Bébert.

La neige.

Le chemin...

« Mais comment tu vas faire pour les courses ? » Cris-je en me levant d'un bon pour inspecter le contenu des placards.

Café. Boîtes de conserve (petit pois, cassoulet, petits pois, blettes, petits pois). Sucre. Et un vieux paquet de pâtes suspect.

« Comment JE vais faire ? JE vais prendre mes skis de fond, mon sac à dos et en avant. L'épicerie est à une heure de marche. JE serai de retour dans trois heures ! Et toi TU n'auras qu'à rester au chaud dans le chalet. La vieille radio doit encore fonctionner.»

J'ai oublié de dire qu'évidement il n'y a pas la télé. C'était tellement logique dans ce trou paumé que je ne m'en était même pas aperçue la veille.

Donc aujourd'hui je vais tenir compagnie à une vieille radio.

Super !

Et puis si les piles sont nazes je pourrais toujours utiliser celle de mon épilateur électrique ! Vu la neige et le froid j'ai tout intérêt à me laisser pousser les poils !

« Alors tu vas me laisser seule ? » Murmure-je en lui faisant des yeux de biche. « Ne tarde pas trop en chemin s'il te plaît. Je ne me sens pas très rassurée au milieu de ces bois. C'est un peu effrayant tout ça ! »

Muet le bonhomme enfile écharpe, gants, polaire et sac à dos. Un gros bonnet de laine lui recouvre le crâne. Alors qu'il ouvre la porte en poussant rudement le tas de neige derrière il se tourne vers moi une dernière fois.

« Attends-moi ici. Je te demande juste d'entretenir le feu. Et si jamais le générateur s'éteint, il y du gasoil dans l'appentis derrière la maison. Par contre fais gaffe en sortant : aux premières neiges les ours blancs ont tendance à rôder autour de la maison ! »

Je ne sais pas trop comment prendre ça !

Mika 3 octobre 2011 à 19h49 · 25

Je repense à elle.

La bête.

La bête du Gévaudan.

Assise dans le fauteuil en bois face au feu de cheminée qui brûle doucement je lis attentivement les exploits sadiques de ce monstre sanguinaire qui si ça se trouve court encore entre les sapins de la forêt épaisse et inquiétante autour de la maison.

Pour information, et ça je le tiens du bouquin que j'ai entre les mains, cette bête attaquait et dévorait essentiellement de jeunes enfants gardant les troupeaux ou des femmes âgées isolées. Je suis âgée, j'ai la quarantaine. Je ne vous dirai pas combien exactement car malgré les apparences je suis une dame ! Et puis surtout je suis isolée... Là toute seule assise dans la petite maison dans la montagne. Abandonnée à la merci de ses griffes acérées, de ses crocs jaunes et de son appétit insatiable de chaire féminine...

Une fois Bébert parti seul dans la neige tel le brave esquimau solitaire chasseur de phoque dans les étendues immaculées de sa Lozère hivernale, une fois que sa petite silhouette boudinée dans sa grosse parka jaune fluo eut disparue entre les troncs noirs de la forêt de sapins, j'ai trouvé l'antique bibliothèque qui trônait dans le salon. Vieux bouquins poussiéreux rangés en vrac sur l'étagère ornée de trucs ramassés dans les bois. Cristal de roche, bois de cervidé, grosse boule de feutre gris, faudra d'ailleurs que je demande à Bébert ce que c'est que ce truc, et autres incongruités dont j'ignore l'origine en bonne citadine ! Alors pour tuer le temps et patienter jusqu'au retour du sac plein de victuailles j'ai décidé de bouquiner.

Livre sur les champignons. M'intéresse pas.
Livre sur l'origine historique de l'aligot et autres recettes traditionnelles. M'en fous. L'aligot je l'achète au rayon surgelé.
Livre sur les maquis résistants du Mont Moucher. C'est pas ma tasse de thé.
Livre sur les exploits de Caroline et ses amis à la plage. J'ai hésité mais ai estimé que la vue du sable fin, des serviettes de bains et de la mer bleue turquoise me plongeraient de trop dans une déprime malsaine.
Livre sur la faune et la flore de la Lozère. Sûrement utile si jamais Bébert ne revient pas, occis et désossé par un ours blanc, et que je me retrouve seule à devoir survivre ici en attendant les secours. Je l'ai mis de côté au cas où.
Livre sur la bête du Gévaudan. J'ai choisi celui-là faute de mieux. Et puis je voulais savoir si Bébert m'avait pipeautée ou pas.

Il ne m'a pas pipeautée.

Elle a bien existée. Les registres de décès de l'époque sont formels.
Et elle n'a jamais non plus été vraiment identifiée !

La neige étouffe les bruits. C'est bien connu. Et puis le brouillard aussi. Et comme si j'aimais me sentir seule dans le silence d'une forêt oppressante et dangereuse où court un monstre assoiffé de sang de quadra, cette foutue brume a décidé d'envahir les bois pour noyer un peu plus mon refuge dans un silence lugubre.
Debout derrière la vitre, enroulée dans mon plaid orange qui sent le feu de bois, le livre serré contre ma poitrine, je contemple la peur au ventre la neige qui recouvre le chemin. Les traces de Bébert et ses skis de fonds s'éloignent de la maison et se perdent dans les vestiges du sentier qui s'enfonce dans la forêt.

Reviens vite Bébert, reviens vite ! Me laisse pas toute seule ici sinon je vais mourir et lorsque le dégel gagnera son combat contre les rudesses de l'hiver lozérien et que peu à peu la végétation de mousses et de lichens percera la croûte de neige, on retrouvera ma dépouille momifiée par le froid prostrée devant une cheminée éteinte...

Dehors les troncs noirs aux branches couvertes de neige s'estompent peu à peu dans un brouillard cristallin. Le thermomètre cloué sur le montant extérieur de la fenêtre m'indique que la température chute. Si Bébert ne revient pas d'ici demain et si d'ici là le temps se fait plus clément je prendrai mon courage à deux mains, ma grosse veste polaire et partirai à la recherche de son corps pour lui offrir une sépulture décente. Oui mais non ! Les bêtes sauvages de toute façon se chargeront de faire disparaître ses restes congelés ! Je ferai mieux de rester à l'abri en attendant l'hélico des secours...

Bon il fait quoi là ça fait deux heures qu'il est parti ! J'ai refermé le bouquin sur l'affreuse bestiole du Gévaudan. Je n'ai pas envie de faire des cauchemars. Et depuis j'arpente le plancher usé de la cabane attendant fébrilement le retour du Bébert et surtout du sac de bouffe !

Midi approche et j'ai les crocs ! Ce ne sont pas la sardine à l'huile de la veille et les deux biscottes sans sel de ce matin qui vont me permettre de faire le gras nécessaire à la survie dans ce pays de l'extrême !

Engourdie par le froid et la faim je décide d'aller me dégeler les harpions devant la cheminée. Après tout je n'ai pas besoin de rester devant la vitre ! Si quelqu'un, ou quelque chose, arrive, vu le silence alentour, mon ouïe aguerrie et mystérieusement affinée par la peur saura me prévenir de tout danger ! Et puis de toute façon je suis armée ! J'ai trouvé la lourde hache à fendre les bûches et les crânes des « bêtesdugévaudan » !

Et merdeuuuh ! Je constate avec consternation que le dernier morceau de bois que Bébert avait glissé dans l'âtre finit de se consumer en de petites braises rouges.
Je n'ai pas fait gaffe pendant mes lectures et paf ! J'ai laissé le feu s'éteindre. Et comme par hasard pas la moindre bûche ou branche morte dans le panier prévu à cet effet.

Armée de ma hache je regarde la chaise en bois bien sec de Bébert. Après tout, si les loups ont eu sa peau il n'en aura plus besoin ! et puis le bois est épais, il devrait bien brûler !
Finalement non ! J'épargne le siège de mon ami. On ne sait jamais... s'il survit à l'attaque des sangliers affamés, qu'il retrouve le chemin de la maison et qu'il voit en arrivant qu'il manque des chaises, des lattes du plancher familial ou bien le sommier de son lit il risque de tiquer.
Donc telle une concurrente d'un Koh Lanta du pôle Nord je vais devoir sortir dans le blizzard pour chercher du bois et rallumer le feu. La réserve est derrière la maison. Dehors.

Waouh ! Y meule sévère !
Un vent glacial vient frapper les quelques centimètres carrés découverts de peau que laisse apparaître l'immonde « cagoule qui gratte vert caca d'oie » dénichée au fond d'un placard.
Avant de sortir j'ai enfilé ma combinaison de Ski rouge, mes après skis en moumoute de mammouth, une bonne paire de moufles à pompons et l'hideux couvre-chef précédemment décrit. De mes mains tremblantes de froid et d'appréhension je tiens, comme je le peux, la lourde hache brandie devant moi, prête à tuer la bête qui j'en suis sûre à des vues sur mes cuisseaux savoureux.
Mes jambes s'enfoncent dans la neige molle qui craque et grince sous mon poids de jouvencelle. La réserve de bois est derrière la baraque. Il me faut longer les murs de bois. Dans le silence alentour j'ai l'impression d'être aussi discrète qu'un éléphant rouge dans un champ de polystyrène. Je sens les yeux de la forêt lugubre suivre mon calvaire. Je tremble de plus en plus.

Une fois devant le tas de bois bien rangé sur deux mètre de haut je comprends enfin que le panier où Bébert pose les bûches à côté de la cheminée n'est pas que décoratif. Il s'en sert aussi pour amener le bois. Car je constate avec effroi que chaque morceau est très gros pour mes petits bras délicats de femme de la ville, et que, si je veux en ramener ne serait-ce qu'un il me faudra lâcher mon arme. Et ça il en hors de question ! Et puis quoi encore ! Je vois déjà les titres dans les journaux : « Les secours retrouvent son corps dévoré. Elle tenait serrée contre elle une bûche... »

Non ! Il doit y avoir un autre moyen !

Ayé ! J'ai une idée !

Le haut du tas de bois étant trop élevé pour moi je retire délicatement une bûche du milieu. Le reste du tas se met à grincer et à vaciller mais tient bon.
Je la soupèse. Elle est lourde mais devrait faire l'affaire.

A la une ! A la deux ! A la trois !

Han !

Je jette la bûche aussi loin que je peux, la hache toujours à portée de main. Yes ! A peu près deux mètres ! J'en choisis une autre de même calibre et réitère l'opération.
En les envoyant successivement ainsi devant moi une par une j'arriverai ainsi à avancer jusqu'à la porte tout en gardant précieusement mon arme à proximité. Sécurité oblige !

J'en prends une troisième au milieu du tas qui bouge dangereusement. Ce sera la dernière. Je n'ai pas envie de mourir écrasée sous un tas de bûches. Ce serait trop con !

« Les secours retrouvent son corps dévoré. Elle était coincée sous un tas de bûches écroulé... »

D'ailleurs j'ai bien fait de pas insister parce qu'il vient de s'écrouler. Je rejoins donc mes trois bûches enfoncées dans la neige.
Bon ! Maintenant faut rentrer.

La tâche est harassante. Dans ma combi de ski je suis trempée de sueur malgré le froid ambiant. De petites stalactites de glace me pendent sous les narines et sur les sourcils épilés.
Plus qu'une séance de jets et j'arriverai sur la façade côté porte. Alors que je saisis la première bûche un bruit attire mon attention. Ca vient du côté caché par le mur !

Un animal galope silencieusement dans la neige vers moi !

La bête !

Je suis cuite, elle va me bouffer toute crue !

La hache ! La hache... Pas le temps de la ramasser ! Je brandis la bûche en tremblant. Les bruits de course se rapprochent. Je sens déjà le souffle acide du monstre. Ces halètements... Au mon dieu ces halètements ! Elle là ! Elle me veut !

Non Eliane ! Défends ta peau ! Dès que son museau dépasse le coin du chalet tu jettes la bûche et tu lui éclates sa sale gueule de monstre ! Et te loupes pas sinon tu vas finir croquée par la méchante bête du Gévaudan !

La gueule fumante apparaît. Dans un réflexe de survie mon corps se détend comme un élastique trop tendu. La bûche s'envole...

J'ai à peine le temps de voire les yeux noirs étincelants de haine, les crocs pointus et menaçants, le petit collier rose autour de son cou massif, que la bûche s'écrase sur sa tête lourdement.

Petit collier rose ?

La bête couine et disparaît en courant.

Je l'ai vaincu. Un sourire de joie de vivre barre mon visage empourpré par l'effort. J'ai vaincu la bête !

Un petit collier rose ?

Je n'ai pas le temps de réfléchir plus que j'entends une voix chevrotante s'écrier dans la brume.

« Kika ! Kika ! Qu'est-ce qu'il t'arrive ma chienne ? Reviens voire maman... Mais mon dieu... mais tu saignes ! »

Kika c'est le labrador de la maman de Bébert. La vieille dame est venue nous rejoindre au chalet mais a du laisser son 4*4 plus loin sur le chemin car un sapin tombé bloque la route. Ce qui explique que je ne l'ai pas entendu arriver. Elle nous amène quelques plats délicieux dont elle a le secret pour qu'on puisse se repaître avant d'aller faire les courses et de s'installer correctement. Et elle ne se déplace jamais sans sa chienne qui venait nous faire la fête.

Je suis sauvée. Les secours viennent d'arriver.

Ce qu'on en a dit sur le moment

Dielorelei 6 juin 2009

Eh bien, Mika, vivement la suite, que va-t-il leur arriver, à ces quadras sur le retour?

Mika 8 juin 2009

J'avoue que je m'amuse bien avec eux...

Chouette 9 août 2009

Tout simplement = hilarant!!! Je ne sais si c'est de l'argot...les descriptifs à pisser dans sa c......j'attends la suite pour continuer à me fendre la pêche.......merci

Chouette 8 janvier 2010

Noël génial de Bébert et Eliane!...Touchant!

Ompaquo 9 janvier 2010

C'est trop cool ct'hisoire !!!
J'ai accroché direct.

J'attends inlassablement la suite...

Clothilde 10 janvier 2010

super Mika , tes deux héros sont très sympas et moi aussi je suis leur histoire avec passion ! Ils s' aiment ces deux là , j' en suis sûre !

Mika 10 janvier 2010

Merci pour les fleurs... Mais je vous avoue que je me régale à raconter leurs déboires.
Martine, je ne sais pas si ils finiront ensemble... Une chose est sûre j'adore leurs caractères respectifs et c'est bien marrant de jouer avec eux!

Clothilde 11 janvier 2010

Ils s' aiment mais ne s' en apecevront peut être jamais ! tu as raison de nous laisser dans le doute ! En tout cas bravo , continue à nous régaler ! Bonne année à toi Mika !

Chouette 28 janvier 2010

Fonces Eliane...auras-tu le courage de laisser Bébert?...

Chouette 25 avril 2010 à 05h17

C'est avec régal et délectation que je viens de relire la saga hilarante d'Eliane et de Bébert...la suite?...Mika...

Chouette 19 mai 2010 à 15h33

Ravie de retrouver Eliane et Bébert!...Merci Mika!

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