C'était...

La petite fille qui lisait trop
Psychologie · 10 chapitres · 8 plumes · écrite du 10 décembre 2005 au 30 mars 2006 · 700 lectures à l'époque
(La petite fille qui lisait trop)
"C'était..."
- Verbe être.
- C'est tout ?
- Pourquoi, c'est bien, non ? C'était, j'étais, tu es.
Je suis une fille qui lit des livres, qui respire les mots et se délecte des pages... Des nuits entières à vivre les aventures de mes héros !
Mais une nuit, alors que je m'apprêtais à fermer mon livre ...
Il devint récalcitrant et ne voulu plus se fermer. C'était un roman d'Anna Gavalda intitulé "Je l'aimais". Il restait ouvert à une page précise, et je ne pouvais même pas en changer.
Intriguée, je montrait ce phénomène étrange à ma colocataire (une fausse blonde plutôt orientée "vernis à ongles et blush violacé" que "bouquins et bédés") qui me répondit en secouant ses cheveux de droite à gauche :
- C'est un bouquin têtu, c'est tout, quoi !
Agacée, je retournai dans ma chambre avec la ferme intention de trouver ce que Dieu (ou je ne sais quelle force obscure) voulait me faire savoir en m'empêchant de fermer ce livre ou d'en changer de page...
La nuit fût agitée. Dans la pénombre je pouvais percevoir le livre ouvert à la page 97, je distinguais vaguement les paragraphes, bien rangés, mais les lignes semblaient se détacher du papier et onduler très légèrement... Je me frottais les yeux pour m'assurer que je n'hallucinais pas !
Les pages se dressaient et formaient maintenant des cloisons bien blanches, bien lumineuses, les paragraphes devenaient de grands couloirs éclairés par des néons blafards, les lignes se muaient en perspectives, et la chambre toute entière ressemblait maintenant à un hôpital, les malades déambulaient, incapables de reconnaître les lieux, les couleurs, les sons, et je restais là, les bras ballants, les yeux écarquillés, complètement ahurie...
Une femme qui devait faire un mètre quatre-vingt quinze s'approcha de moi à toute vitesse, me faisant reculer pour éviter une éventuelle collision car elle ne me regardait pas, ne semblait se soucier que de ce qui se passait au plafond. Arrivée à ma hauteur, sans même me regarder, elle se plia en deux pour avoir ses yeux vitreux à la hauteur des miens. Elle avait le crâne rasé, hormis deux mêches énormément longues qu'elle avait oublié de couper depuis des années au niveau des tempes.
Lorsqu'elle ouvrit la bouche, je découvris une cavité profonde, édentée où l'odeur d'essence était irrespirable.
- Mademoiselle, pourriez-vous me dire où vous avez mis mes cigarettes ?
- Euh...
- Mais je vous dis que la salle de bains se trouve au fond du couloir, on ne peut pas se tromper, il y a un alligator au fond de la cuisine en rentrant au fond à droite !
- Mais madame...
- Ne faites pas votre mijorée et mettez cette guêpière, elle vous va à merveille !
Je ne savais pas quoi lui répondre et puis elle hurlait comme si elle se trouvait à cinquante mêtres de moi alors je lui répondis que le hasard faisait bien les choses puisque j'avais vu son chat courant après l'alligator voulant lui voler son os !!!
Je pensais qu'elle entrerait dans une colère folle mais la réponse lui plût énormément puisqu'elle m'offrit un grand sourire sans dent, leva mon tee-shirt (merde, je n'ai plus de tee-shirt mais un pyjama !!!) et m'embrassa le nombril, ce qui me fit frissoner de plaisir (pourquoi d'ailleurs?) et prit ses jambes à son cou pour mieux reprendre sa route sans but, contemplant toujours le plafond en courant...
.....................elle court toujours
un va et vient .....
l'hôpital est comme une fourmilière,
rien compris dans tout ça.............. je glisse......
Noooooooooon!.....
Je suis tout bonnement rentrée à l'intérieur du livre et tout est aussi coloré et lumineux qu'un clip de Mickey 3D, où la petite fille joue dans la nature avec les animaux et respire le bon air. Le seul hic c'est que la folle aux dents pourries est encore là, bien décidée à m'épiler le poil que j'ai dans la main !
Sa voix est douce à présent. "Ah, vous l'avez mise! Je vous l'avais bien dit, elle vous va à merveille!"
Je baisse mon regard et découvre avec étonnement ma tenue.
La femme en blouse blanche s'éloigne à grands coups de pédales sur un immense vélo d'acier. Le temps ralentit, je vois les roues qui tournent et m'emportent avec elles dans une cadence qui ralentit à tendre à l'immobilité. Le paysage se fond. J'entends, comme dans un rêve, la femme me lancer un dernier mot: -"Va! Il t'attend, va!"

