Tsylogue Tsonkoli ne voulait jamais mettre les pieds au cinéma, il avait détesté la première fois que sa mère l'y avait emmené à sept ans, pourtant il désirait plus que tout voir le film qui était au programme. Mais rester enfermé dans une salle si grande avec tant de gens et sans possibilité d'interrompre le film à sa guise ou de changer de position lui avait gâché tout son plaisir.
Pour ne pas paraître idiot, il avait dû y retourner une fois avec une bande de copains adolescents, mais depuis Tsylogue avait toujours trouvé des prétextes pour ne plus jamais mettre les pieds dans une salle de projection.
Madame Mansini travaillait à mi-temps comme infirmière et occupait son deuxième mi-temps à du bénévolat dans une association chargée d'alphabétiser et d'aider à l'intégration des immigrés. Son mari, très froid et riche l'avait tant déçue qu'elle avait besoin de se donner à une cause plus valorisante. Elle avait tâtonné avant de trouver l'organisme dont l'esprit lui convenait.
Madame Mansini aidait plutôt des personnes venant du continent Africain ou d'Asie, mais jamais personne venant de Tsatsiki. Elle avait lu très peu de choses sur le dossier de la famille de Tsonkoli. Les cours de français avaient débuté laborieusement, mais la mère de Tsylogue était très intelligente, la sorte d'intelligence des gens qui s'adaptent vite. Madame Mansini et Madame Tsonkoli devinrent vite les meilleures amies du monde.
Grâce à son intelligence et son désir de réussite, Madame Tsonkoli réussit non seulement à apprendre le français, mais aussi à gravir les échelons de la société par le biais de l'hôtellerie où l'agence de placement l'avait fait embaucher comme femme de chambre, à Paris et où elle se retrouva au bout de longues années de travail acharné, de privations et d'humiliations, propriétaire de deux hôtels à Orléans..
Les deux femmes avaient conçu leurs enfants la même année, deux ans avant l'arrivée de Madame Tsonkoli en France. Mais malgré sa faculté prodigieuse à s'adapter, Madame Tsonkoli avait gardé ses coutumes ancestrales en ce qui concernait les hommes. Dans la société matriarcale d'où elle venait, les femmes n'avaient pas de mari attitré. Elles avaient des amants qu'elles invitaient chez elles quand cela leur chantait, en allumant une petite bougie dans leur chambre, ces soirs là, l'amant qui guettait savait qu'il avait le droit de se présenter. Un amant restait favori rarement plus de quelques mois, mais une femme n'avait qu'un amant à la fois. Lorsqu'une naissance découlait de cette liaison, le père assumait de loin en loin sa paternité en offrant de menus cadeaux au nouvel an, comme une couverture ou une paire de chaussures. Cadeaux très appréciés dans ce pays si pauvre.
Tsylogue avait été élevé à l'occidentale, il ignorait tout des moeurs sexuelles de sa mère qui voulait préserver sa réputation et prenait des précautions extrêmes pour assumer sa libido spécifique.
Cependant, sa mère qui avait été stupéfaite de la soumission des femmes françaises à leur mari, de leur fidélité à des hommes si peu attirants et si machos avait élevé Tsylogue avec un peu plus de rigueur, il respectait l'esprit de décision des femmes, il avait vite intégré que c'était elles qui portaient l'avenir de la race humaine, acceptant ou refusant l'enfant qu'elles avaient dans le ventre, le nourrissant et l'élevant et par là-même étant la pièce maîtresse de l'édifice de la société.
Madame Tsonkoli avait donc pris le meilleur des deux mondes : celui d'où elle venait et celui où une erreur d'aiguillage lors d'un renversement politique mettant des millions de ses concitoyens sur les routes de l'exode l'avait menée.


