Dans la cave en déplaçant la boîte à chaussures posée sur la malle en osier, le couvercle est tombé sur le sol. J'avais oublié son contenu. Pêle-mêle, des photographies couleur, noir et blanc, entassées depuis des années. Une séquence de mon passé reléguée en-dessous de la vie terrienne. Au hasard je tire au sort, comme à la pêche au canard des fêtes foraines de mon enfance.

Souvenirs sous terre.
Psychologie · 8 chapitres · 5 plumes · écrite du 15 décembre 2005 au 7 février 2006 · 637 lectures à l'époque
(Souvenirs sous terre.)
Tiens, un papier jauni. "Jugement de divorce". Jamais entendu parler de divorce dans ma très catholique famille.
"10 décembre 194 ". Je n'arrive pas à lire le reste de la date. De toute façon, c'était bien avant ma naissance.
Je parcours le document et un nom m'arrête: celui de ma grand-mère. Elle est accusée d'adultère avec celui qui va devenir mon grand-père Etienne, Marie, Jean Duanac.
C'est Bonne Maman, la divorcée!
Je n'ai jamais voulu savoir ce qu'il était advenu d'eux. En fait, je me suis tout le temps tenu à l'écart de la plupart des membres de ma famille si ce n'est de celui pour qui j'ai toujours eu une incroyable admiration : mon grand frère aux cheveux bleus, au regard insoutenable. Il me manque tellement. Pourquoi?Pourquoi fallait-il qu'il meurt si tôt dans ma vie? J'aurais tellement voulu connaître le secret qu'il me disait un jour devoir me révéler.
Ce papier est peut-être un signe. La boîte à chaussures porte-t-elle des éléments de ce secret ? Je ne sais pas qui a pu déposer cette boîte. Personne n'est venu dans cette cave depuis si longtemps. Les araignées ont un gîte paisible au milieu des grands crus.
Je lève les yeux au plafond... Un vieux ciment suintant, irrégulier, fissuré par endroits...
Soudain je me sens étouffer, trop à l'étroit. J'ai besoin de retrouver l'air libre et la lumière du jour. Je n'ai jamais été vraiment claustrophobe, mais j'ai toujours eu du mal à rester longtemps dans un même endroit. C'est plus un amour de la liberté qu'une peur de l'enfermement... enfin... c'est peut-être la même chose...
Je prends la boîte à chaussure sous mon bras et remonte les escaliers.
Là-haut ma fille joue dans le jardin. Le dimanche matin elle voit rarement les copines du voisinage, que leurs parents emmènent à la messe. Dans notre famille plutôt athée, on n'a jamais été à la messe, ce qui fait un peu tache dans ce quartier à tendance catho-bourgeoise.
Ma fille me voit :
- Papa, c'est quoi cette boîte ?
- C'est rien, ma chérie, c'est des vieilles photos.
- Des photos vieilles comment ?
- Vieilles comme ton papa !
- Ou la la ! Très très vieilles alors !
Je ne peux pas m'empêcher de rire. Du haut de ses six ans et demi, ma quarantaine lui parait une éternité.
- Oui, voilà, très très très vieilles... Paléolithiques !
- Paélo... quoi ?
- Paléolithiques, ça veut dire vieilles comme les dinosaures...
- Ah bon. Et tu viens jouer avec moi, j'ai fait une belle coiffure à ma Cindy !
- Deux minutes alors, car il faudra que je trie ces documents...
Lolita me prend par la main et m'emmène admirer le nouveau chignon qu'elle vient de réaliser sur sa tête à coiffer.
- Il lui faudrait une frange, tu ne crois pas ? Elle ressemblerait à une petite danseuse de l'opéra !
- Hum...
- Dis Papa, tu peux lui faire une frange ?
Je lui explique que si on coupe les cheveux de Cindy, jamais ils ne repousseront.
- Tu sais, il y a plein de choses comme ça, qu'on a envie de faire mais qui sont irréversibles... C'est pourquoi il faut vraiment y réfléchir à deux fois avant d'agir, parfois...
Lolita me regarde perplexe. Je suis sans doute bien trop sérieux pour ses jeux d'enfant. Je me relève, récupère ma boîte à chaussures et m'en vais dans la cuisine pour recommencer à fouiller ces pièces du passé, d'un passé que j'avais écarté depuis longtemps, d'un passé dont de grands pans semblent m'avoir été cachés, d'ailleurs. Alors comme ça, Bonne Maman avait fait cocu son premier mari... Ben tiens...
A l'époque quel scandale, divorcer n'était pas fréquent ! Ce qui aujourd'hui est devenu une formalité a dû poser de sérieux problèmes à cette pauvre Bonne Maman. Jamais personne dans cette famille, bien pensante, n'a voulu me parler d'elle. Pourquoi je n'ai jamais osé poser de questions à Benjamin avant sa mort ? Je sais, cela ne sert à rien de regretter, c'est trop tard. J'étais jeune et me fondais dans la mouvance familiale.
Cette banale boîte à chaussures détient peut-être des éléments qui vont me permettre de découvrir ce qui s'est réellement passé. Tiens ! Une enveloppe cachetée. Au dos, quelques mots : Pour ma fille que j'ai aimé plus que tout. Aucune date, aucun indice. L'écriture n'est pas contemporaine. Des pleins et des déliés, encre violette. Je ne suis pas le destinataire, c'est certain. A qui était destinée cette lettre ? Ai-je le droit de l'ouvrir ? Cette boîte à chaussures vient de ma cave. J'ai envie de penser que le contenu de cette boîte m'est destiné. Plus personne de ce qui reste de cette famille ne semble intéressé par les chaînons manquants de sa généalogie. J'ai envie de savoir.
Je gratte la cire, ça laisse une tâche de gras sur le papier épais.
"Ma chérie, je dois avant tout te dire que je t'aime très fort. Je ne sais pas ce qui va se passer, je sens que nous pouvons être séparées d'un moment à l'autre et c'est pour ça que je prends ma plume, afin que tu saches la vérité sur ton histoire, ceux qui t'on précédé et les adultes qui t'entourent..."
Mes mains tremblaient, l'excitation du secret, et de faire quelque chose d'un peu interdit...

