De ses longs doigts noueux aux veines bleutées, Jeanne referma le livre de Régine Pernoud qu'elle était occupée à lire et le déposa sur un guéridon ancien en acajou.
Elle resta encore un moment assise dans son fauteuil voltaire... Le silence était pesant, seul le tic tac de la vieille horloge murale rappelait le temps qui passe.
« Satanée solitude », dit Jeanne à voix haute !!
Cette femme, âgée de quatre-vingt ans, combattait son isolement en parlant à elle-même, aux animaux, aux objets et aux photos. Ce genre comportement paraissait bizarre !!!
Mais Jeanne ne se souciait pas du « qu'en dira-t-on » !
Soudain son regard se posa sur une vieille boite à musique en bois, décors fleuri, qui était posée sur la commode en noyer.
Elle s'extirpa de son fauteuil tout en disant : « Haie ! Mes rhumatismes ».
Après un long moment d'inactivité, ses articulations étaient toujours douloureuses.
A pas petits pas, elle se dirigea vers son chiffonnier, puis d'une main tremblante, elle
tourna, délicatement, la poignée en laiton et porcelaine de la boite à musique.
L'air de la chanson débuta et Jeanne reprit en chœur :
« Quand nous chanterons le temps des cerises...
Les belles auront la folie en tête....
J'aimerai toujours le temps des cerises...
Et le souvenir que je garde au cœur... »
Cette chanson, qui avait agrémenté sa vie de femme, rendait, aujourd'hui, son cœur nostalgique.
Mais, cette vieille dame ne se laissait jamais aller !!!
« Je vais faire une promenade », se dit-elle. Elle me fera le plus grand bien !
Elle se poudra le nez, réajusta le plis de sa robe, passa le peigne dans ses cheveux blancs, se coiffa d'un joli chapeau cloche en feutrine chocolat et décoré d'une rose en passementerie vieux rose. Elle se chaussa de bottines noires, enfila son grand manteau noir, lui aussi.
Puis, elle enroula une écharpe en vison autours de son cou et prit un cabas pour mettre des restants de pains pour les oiseaux.
Sur le point de partir, Jeanne se présenta devant la photo d'Edouard, son défunt mari, qui trônait sur un murs du salon et lui demanda : « Je te plais, comme çà, mon Teddy ? »
Il lui répondit de sa voix grave et profonde, que Jeanne aimait tant : « Tu sais mon cœur que je t'aime !! Et tu es ravissante !! ».
Le cœur de Jeanne se mis à battre très fort, Edouard l'aimait toujours !!
Il faisait un froid de canard, la rue était déserte. Sur les branches givrées des arbres, des merles, transis de froid, scrutaient l'horizon en quête de la moindre nourriture. L'hiver était rude pour oiseaux.
Jeanne sortit le pain de son sac et le distribua... les merles s'amoncelèrent autours d'elle et se mirent à babiller. « Je reviendrai demain », dit Jeanne, trop heureuse d'être utile !
Jeanne évolua au gré de sa fantaisie...Quand soudain, elle déboucha sur une grande place. Cette place ressemblait tellement à celle de son village d'enfance où, deux fois l'an, avait lieu une fête foraine.
....Subitement et d'une manière inattendue, un manège surgit de l'imagination débordante de Jeanne.
Elle s'entendit dire :
Tourne, tourne manège au son de l'orgue limonaire
Galopez chevaux à la crinière d'or
Tourne, tourne manège au son de l'orgue limonaire
Offres nous tes lampions multicolores,
Tes guirlandes et tes médaillons...
Laisses nous voir tes angelots et tes beaux paysages...
Tourne, tourne manège au son de l'orgue limonaire
Fais nous rêver !!!
Une main se posa sur l'épaule de Jeanne. Elle se retourna et se trouva face à face avec un beau gars d'une vingtaine d'année. Il avait un corps d'athlète et des beaux yeux bruns.
« Tout va bien ? Madame » lui demanda t-il inquiet.
.
« Oui ! Oui ! Répondit Jeanne, en souriant, j'étais au paradis ».
L'homme haussa les épaules....Mais il se demanda ce que pouvait faire, dehors, une petite vieille avec un temps pareil ???



Bravo! Vraiment très touchante ta Jeanne, Pierrette!