Anne venait de s'évanouir. La peur et la soif avaient eu raison de sa détermination à affronter le danger. Mu plus par un réflexe que par la raison, je m'élançais à son chevet juste avant qu'elle ne tombe de tout son poids sur le sol sableux. Je réalisais alors que je venais de bouger sous les yeux impavides du rhinocéros et ce dernier n'avait pas bougé d'un pouce. C'est alors que je vis ce qui fascinait tant Anne quelques secondes plus tôt : un naja royal.
Le serpent, d'un noir de jais, était à moins d'un mètre de nous mais par un prodige dont seule la nature est capable, il nous tournait le dos et faisait face au pachyderme cornu. J'avais la nette impression qu'il tentait de nous protéger ! Lentement, par ondulations reptiliennes successives, le naja se rapprochait de notre adversaire commun. A deux ou trois mètres du rhinocéros, le cobra s'immobilisa sur ses torsades et se dressa fièrement dans une attitude bravache pleine de témérité.
A mon très grand étonnement, je vis de mes yeux une chose proprement incroyable : le rhinocéros baissa la tête comme pour marquer son allégeance et recula sans plus oser regarder le naja. Cette scène fantastique prit fin lorsque l'épaisse peau grise du pachyderme eut disparu derrière un mur de ronces et d'arbustes rabougris. Le serpent se retourna alors, calmement, avec majesté vers Anne et moi. Durant plusieurs minutes, mes yeux étaient rivés dans les siens et pourtant je me sentais en sécurité. J'étais sous le coup d'une étrange torpeur et ce fut une goutte de sueur glissant le long de mon échine qui me réveilla presque en sursaut.
Anne était toujours dans mes bras, inconsciente. Devant moi, il n'y avait plus rien : ni rhinocéros, ni cobra. Juste du sable et un horizon végétal à une dizaine de mètres. Mes sens en alerte, je me retournais pour fouiller du regard nos abords immédiats. Où était passé le naja ? Malgré mes efforts, il ne me fut pas possible de le retrouver ni même de le suivre à la trace. Ayant déposé délicatement Anne, la tête contre un sac à dos et je m'avançais les yeux rivés sur les sinusoïdes produites par le déplacement de l'ophidien. Elles s'arrêtaient là où s'était tenu le rhinocéros. Apparemment, le cobra s'était ensuite simplement volatilisé...
Depuis cet incident inexplicable, les années ont passé. Anne et moi avons visité bien d'autres contrées sans plus jamais vivre une situation aussi singulière. Il m'arrive encore de songer à cet événement et de me dire que la Providence intervient parfois avec bien des facéties...