L'oeuf se fendillait doucement au milieu des aiguilles de pins. Ce n'était pas dû directement à la chute de la météorite qui avait enflammé une partie de la forêt de conifères du Jacquet. Pourtant, le feu avait fait fondre un énorme amas d'ambre niché sous un pin séculaire. L'incendie avait ravagé la région pendant presque 24 heures, brûlant des hectares d'essences, laissant un sol désolé et sombre. Pendant cette chaude journée, par le jeu de la dilatation de la terre, l'amas d'ambre avait progressivement migré et affleuré jusqu'à être quasiment entièrement découvert. Ensuite, la pyrolyse l'avait réduit à sa plus simple expression : l'oeuf dont il était la gangue millénaire...

Science-fiction des jeudis en février 2008
Science-fiction · les jeudis · 4 chapitres · 2 plumes · écrite du 8 février 2008 au 1 mars 2008 · 873 lectures à l'époque
L'extrême température du brasier n'avait pourtant pas eu raison de la vie tapie sous la coquille. Bien au contraire...
En 908, le chevalier Heni de La Vincte, tueur royal de monstre de son état, avait été convoqué à la cour du roi Albert XI. Le pli qui lui était parvenu, marqué du sceau du royaume, était à la fois clair et mystérieux. Son talent allait être mis à contribution mais les détails de la mission n'était pas très précis : un reptile gigantesque avait été aperçu dans le Duché du Jacquet. Sur son chemin, la créature ne laissait qu'une désolation de feu et de sang.
C'est pourquoi, en ce triste matin de septembre, le chevalier de La Vincte chevauchait son pur sang. Cet animal splendide d'un blanc immaculé était un cadeau royal, reconnaissance de ses nombreux actes de bravoure. L'animal et son cavalier ne faisaient qu'un, ils communiquaient par la pensée. De La Vincte se réjouissait chaque jour de cette complicité. En ce triste matin d'automne, il se disait aussi que les pouvoirs surnaturels de son cheval devraient être certainement sollicités une fois de plus. L'air était encore imprégné de l'odeur de fumée mêlée à une autre odeur plus écœurante qu'il n'arrivait pas à identifier. Il faisait très chaud. Sous son armure, le chevalier transpirait et respirait difficilement. Cela faisait déjà quelques heures qu'ils parcouraient ces paysages désolés, attentifs au moindre bruit ou au moindre mouvement, espoir infime car toute trace de vie humaine semblait avoir disparu. Il décida de s'arrêter quelques instants pour permettre à son cheval de s'abreuver à la rivière qu'ils longeaient depuis quelques instants. Lui aussi avait besoin de se rafraîchir et de se dégourdir.
"Nostramus "dit-il "je te demande cette fois encore de n'utiliser tes pouvoirs qu'en dernier recours car tu sens chaque fois que tu t'affaiblis .Le cheval d'un hennissement rassura son maître et il décida de se remettre en route. Au moment où il refermait sa coiffe d'acier,
un rugissement tonitruant retentit dans la vallée. Les poils se hérissèrent dans le dos du chevalier tandis que Nostramus faisait un pas de côté sous la surprise. Un vif rougeoiement éclairait l'adret de la montagne : manifestement un incendie faisait rage...
La Vincte et son fidèle destrier partirent au galop vers le sud. Ils avançaient sur une piste bien dessinée au milieu des alpages déserts. Ils ne rencontrèrent pas la moindre âme, aucun troupeau, presque aucune vie animale à l'exception des vautours planant dans les cieux.
A leur arrivée, le village du Ronge-Sang était la proie des flammes. Ca et là quelques corps à moitié carbonisés achevaient de se consumer au milieu de logis éventrés. L'épée au poignet, la Vincte explorait les décombres cherchant à percer de ses yeux bleu acier le secret d'une telle désolation. C'est une sorte de souffle chaud sur la nuque qui le fit faire volte-face.
Un énorme dragon vert se tenait au milieu de la route, un bras griffu appuyé sur la façade de ce qui avait été l'auberge du village. La créature mesurait près de 30 pieds de haut et probablement une centaine de long. Sa queue écailleuse se terminait par une masse osseuse pointue. Ses narines dilatées laissaient fuir des fumerolles méphitiques. Ses mâchoires béantes laissaient poindre des dents nombreuses et effilées comme des poignards. Mais le plus troublant résidait dans le fond de ses prunelles dorées. La Vincte avait déjà combattu des monstres de cette taille, des dragons, des magamoths, mais aucun ne lui avait laissé cette détestable impression de maléfice.
- Tu es le pitoyable chevalier qui a été envoyé me combattre ? Ricana gutturalement le dragon.
- Je suis Heni de la Vincte, tueur royal de monstres. J'ai déjà combattu avec succès plus d'une créature reptilienne. Comment t'appelles-tu ? Lança la Vincte.
- Je suis Ming Non Li Maputawara Chi Yo Nan Lo Warman. Répondit dans un bruit de tonnerre le monstre.
- Etrange, ce n'est pas un nom de lignée européenne de dragon ?
- En effet vermisseau, je suis un Ryu et je viens de l'Empire du soleil levant.
- J'ai entendu parler de cette contrée. Tu es vraiment loin de chez toi dragon. Pourtant, si je compte bien, tu n'as toujours que trois orteils à chacune de tes pattes ?
- Ahaha ! Tu fais allusions à la légende du nombre d'orteils qui caractériseraient les dragons du Cathay et ceux de mon pays. Tes connaissances m'impressionnent, humain. Dit dans une caricature de sourire le reptile oriental.
- Mon... activité m'amène à étudier beaucoup et avec application.
- Bref, tu es venu me combattre ou m'offrir un tribut ?
- C'est plutôt à toi d'offrir au Royaume un dédommagement pour les souffrances et les dégâts que tu as infligés. En tout cas, j'ai pour mission de t'empêcher de nuire davantage.
- Voyons cela... Comment comptes-tu y parvenir ? Avec ta langue bien pendue ?
- Pas seulement, mais aussi avec cela !
Joignant les mots à la parole, l'épée de la Vincte bleuit émettant un puissant tintement cristallin qui vrilla les tympans de Non Li Maputawara Chi Yo Nan Lo Warman. Le monstre porta ses mains tridigitales à ses ouïes et poussa un terrible cri de souffrance ; cri qu'il ne pourrait plus jamais entendre. L'épée magique sonore du chevalier avait détruit son audition.
De rage, le Ryu ouvrit grand la gueule pour déverser un flot de flammes sur le cavalier et sa monture. Le caparaçon de Nostramus et l'égide de la Vincte les protégèrent des brûlures certaines mais la fournaise était insoutenable. Privé de son oreille interne, le dragon n'avait plus vraiment d'équilibre et il s'étala de tout son long, au milieu de la route. C'est l'instant que mit à profit Nostramus pour révéler le pouvoir qui faisait sa légende et celle de son maître.
Le fier destrier devint coruscant et commença à s'élever de quelques mètres. La lumière qui émanait de Nostramus était si vive qu'elle pénétra au fond des yeux de Non Li Maputawara Chi Yo Nan Lo Warman jusqu'à en brûler la rétine. Une nouvelle fois, la créature fut sidérée : en quelques instants, elle venait de perdre l'ouie et la vue. La Vincte saisit cet instant de désarroi pour bondir et planter jusqu'à la garde son épée dans le cœur du géant vert. Ce dernier hoqueta sous ce coup fatal mais eut assez de force pour envoyer valdinguer le chevalier d'un coup de patte.
A son réveil, la Vincte éprouva une vive douleur au bras gauche, celui sur lequel il reposait. Il devait être brisé à hauteur de l'humérus. Par chance, l'armure le maintenait en place. Nostramus veillait tranquillement sur son maître tout en jetant des œillades au corps du dragon qui reposait à moins de vingt mètres. Heni de la Vincte parvint à se mettre debout en s'appuyant sur son épée puis entreprit de se rapprocher du monstre. Celui-ci agonisait lentement.
- Je ne te vois plus et je ne t'entends plus Chevalier mais je sens, je hume ta présence. Tu en as fini avec moi mais tu n'en as pas fini avec les Ryu. Crois-moi ! J'ai quitté mon pays pour le tien afin d'enfanter et c'est chose faite. Je vais mourir mais ma descendance reviendra... aaarghh.
A ces derniers mots, Heni de la Vincte comprit que sa mission n'était que partiellement achevée. La créature qui ravageait le pays depuis des semaines n'était plus mais elle avait semé les germes de son retour. Pendant les années qui suivirent, le chevalier et Nostramus parcoururent tout le pays qui avait subi les affres du dragon. Ils menèrent une enquête pointue pour reconstituer ses déplacements et tenter de trouver le ou les œufs qu'il avait laissés en héritage. En vain...

