Il était l'heure de rentrer au manoir familial, Eléonore ne voulait pas être en retard pour le dîner. Ce soir , sa vieille tante Anaïs recevait des amis qui revenaient d'Amérique, après un long séjour.
En cette fin de septembre 1965, la plage était déserte, seul, un cerf-volant planait dans le soleil couchant, la jeune fille ne put apercevoir la personne qui le dirigeait si habilement. Elle hâta le pas, mais ne put s'empêcher de faire, tout de même, le détour par le chemin qui mène à cette étrange maison inoccupée et perdue dans les buissons épais de genévriers. Un jour, elle le sait, elle irait tout près, elle franchirait les arbustes, oserait regarder à travers les vitres salies par le temps. Mais l'heure n'était pas à la rêverie, on l'attendait.

Aventure des dimanches en mars 2008
Aventure · les dimanches · 6 chapitres · 3 plumes · écrite du 2 mars 2008 au 3 avril 2008 · 612 lectures à l'époque
Sa tante l'attendait de pied ferme.
- Va vite te laver les main, tu es en retard. Les invités sont arrivés et les hors-d'oeuvre ont déjà été servis. Allez!
- Quelle soirée barbante se dit Eléonore, être obligé d'écouter de longues histoires ennuyantes racontées par des gens que je connais presque pas. Ah si seulement je pouvais m'échapper, me sauver de cette maison. Allez Eléonore, souris et dis-toi que dès que la dernière bouchée sera avalée, tu seras libre.
Accrochant son plus beau sourire sur son visage, Eléonore fit son entrée dans la salle à manger. Six paires d'yeux se tournèrent vers elle et elle sentit le rouge lui monter aux joues. Finalement, Madame de Blimy brisa le silence :
- Bonjour ma jeune amie, prends vite ta place, le soufflé va être servi.
Anaïs ne se le fit pas dire deux fois et pris la place vacante à coté de Monsieur D'Alembert qui devait bien avoir 100 ans.
Elle garda son sourire de convenance, retenant à grand peine l'envie de faire demi-tour et s'assit sur le bord de sa chaise. La serveuse approchait, environnée de la bonne odeur du soufflé, et cela apaisa un peu la jeune affamée qui fixait sans les voir les petites roses qui bordaient son assiette.
Elle était assise entre ce vieillard et une dame plus jeune à la chevelure teintée de rouge et portant avec une certaine élégance un chemisier couleur vert pomme.
- Bon appétit jeune dame, lui dit le vieillard avec un accent américain très prononcé. Eléonore leva les yeux vers lui et fut frappée par les yeux de celui qui venait de parler. Son œil droit était brun et le gauche était bleu et cela donnait à son propriétaire un air mystérieux. Eléonore était hypnotisée par ce regard.
- Lorsque nous serons voisins, j'espère vous accueillir souvent à notre table. Voisin ?? Devant l'air interloqué d'Eléonore il ajouta : "Nous avons acheté la maison du bois de genévriers, les restaurations commenceront la semaine prochaine.
Le vieux monsieur aux yeux vairon, levait maintenant son verre en portant un toast à la future demeure et sans en boire une goutte, nous regardait d'un air victorieux, il ressemblait à cet instant, à un jeune enfant devant son cadeau tant désiré. Puis il approcha ses lèvres du breuvage et l'avala d'un trait.
Le repas se poursuivait lentement, entrecoupé par les discussions si savamment orchestrées par la maîtresse de maison et Eléonore se languissait de voir servir le dessert. Il s'agissait d'une tarte tatin, dont Ernestine la cuisinière, en connaissait le secret.
Plus tard, autour du café pris dans le petit salon bleu, la discussion sur l'énigmatique maison, reprit.
- Ce sera merveilleux de voir revivre cette demeure commença, d'un ton embarrassé, tante Anaïs...
- Oui après tant de temps abandonnée, nous allons la relever au rang qu'elle mérite. Nous reprendrons également le rythme des saisons avec ses fêtes dans la somptueuse salle de réception et...
Ernestine était là, immobile avec le plateau de liqueur, le regard craintif.
Tante Anaïs lui retira des mains et la renvoya rapidement.
- Vous n'êtes pas sans savoir, cher ami, qu'il y a une histoire liée à...
- Nous le savons.
Le ton était sec. La dame aux cheveux rouges venait de se lever et se dirigeait maintenant vers la baie vitrée, au loin le cerf-volant planait encore. Les minutes passaient sans que la conversation reprenne.
Eléonore bafouilla quelques mots d'excuse en sortant, non sans avoir un étrange sentiment.
Sans réfléchir, elle enfila une veste légère et prit le chemin des genévriers, la nuit était tombée, mais la pleine lune éclairait la colline.
Eléonore n'hésita pas une seconde, néanmoins les genévriers représentaient un lourd handicap à franchir. Ecorchée par les arbustes, elle avançait péniblement vers la demeure.
La large porte palière se dressait majestueuse devant elle, la main tremblante vers le battant qui céda aussitôt...
Un instant surprise, la jeune fille retint son souffle, un regard en arrière et furtivement elle se glissa à l'intérieur. Le hall spacieux s'échappait sur la grande salle de réception qu'un rayon lunaire agaçait.
Un bruit furtif fit se retourner Eléonore, prête à s'enfuir, derrière elle un jeune homme souriait.
- N'ayez pas peur, je suis chez moi et vous êtes la bienvenue. Vous habitez le manoir voisin, n'est-ce pas ?
Sans plus de façon il lui prit la main et l'entraina vers l'office où il lui expliqua son histoire.
Paul reprenait possession de la demeure familiale, abandonnée à la suite de la séduction de son arrière-arrière grand-mère Violette, par un maraudeur.
La honte de sa future maternité contraint la famille à fuir en Amérique. L'enfant devenu adulte fit fortune, sans jamais connaître son origine.
C'est en ouvrant une vieille malle en cuir, que Paul trouva la montre gousset appartenant l'amant de Violette, leurs lettres d'amour, l'acte de propriété et un cerf-volant.
Il voulait désormais vivre sur la terre de ses ancêtres. Il n'y aurait plus de honte, il ramenait ici le nom de sa famille.
- Aimez-vous le vent ? Demain, je vous attendrai sur la dune.

