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Romantique des vendredis en mars 2008

Romantique · les vendredis · 7 chapitres · 2 plumes · écrite du 7 mars 2008 au 1 avril 2008 · 426 lectures à l'époque

Clothilde 7 mars 2008 · 1

Elle est là, silhouette fragile mais solide comme un roseau. Elle est face à la mer et brave la tempête. Le vent souffle ses cheveux, les pans de son imper claquent sur ses jambes nues, son foulard danse une sarabande autour de sa tête décoiffée, des milliers de grains de sable lui fouettent le visage. Elle reste là sans bouger comme statufiée, écoutant le bruit du ressac sur les rochers et fixant un invisible point plus loin que l'horizon.

Mika 14 mars 2008 · 2

Les sombres nuages roulent dans un défilement hypnotique et menaçant... Le déluge se prépare. A l'horizon un porte-conteneurs, tel une arche de Noé, lutte contre les vagues rugissantes. La mer démontée, danse sous la houle agitée comme un cheval qui rue. La plage de sable gris se couvre de l'écume blanche et bouillonnante que le ressac charrie. A quelques centaines de mètres une avancée de roches brise-lames tremble sous le choc des vagues qui s'écrasent dans un bruit de tonnerre. Les gerbes d'écumes jaillissent dans le ciel et noient dans un rythme incessant les roches noires et luisantes qui surgissent entre les bouillons pour mieux disparaître à l'assaut suivant. Devant les éléments en furie l'esprit ne peut que contempler la force de cette nature qui rappelle alors qu'elle est indomptable...

La fille, les cheveux happés par les bourrasques tourbillonnantes, résiste au vent et contemple l'océan animal furieux se débattre. Les embruns chargés d'iode fouettent son visage et s'y collent. Le sel que le vent impétueux arrache à la mer trace des sillons brûlants sur sa peau laiteuse.
En ces moments tourmentés lui reviennent les images de cet été, sur cette même plage...Le cargo noir chargé jusqu'à la gueule de conteneurs multicolores avait pris le large sur une mer d'huile pour s'éloigner et finir en un point indiscernable à l'horizon. A son bord son mari, marin au long court, avait embarqué pour un interminable voyage qui le mènerait jusqu'aux eaux si lointaines de l'Océanie... Lagons turquoises, plages de cocotiers et couchers de soleil flamboyants... Rêves de cartes postales... Fidji, Tonga, Nouvelle Calédonie... Tant de noms qui résonnent comme des Edens pour voyageurs. A cette heure le navire vogue dans les eaux tropicales du dangereux détroit de Sumatra, aux abords des îlots sauvages d'Indonésie où les deniers peuples tribaux vivent encore en autarcie coupés de ce monde qui va trop vite...
Elle donnerait tant pour quitter ce pays gris et froid, où seules l'attente et la solitude comblent les heures sombres des journées tristes et mornes... Accompagner son amant lors de ses pérégrinations extraordinaires où tout n'est que découvertes incessantes et renouveau permanent, où la routine et la grisaille ne sont que passagères ! Mais au fond d'elle elle sait bien que tout cela n'est qu'illusion... Que lui aussi subit la dure monotonie du labeur de marin... Que ces paysages incroyables ne restent que des lieux éphémères que le pied du matelot ne foulera jamais... Mais simplement l'idée de partir...Quitter ses lieux et partir avec lui...Laisser cette vie morne derrière soit...

Alors qu'elle se perd dans ses rêves lointains, ses larmes se confondant avec les embruns qui ruissellent sur ses pommettes, elle discerne une silhouette masculine noire qui avance sur la plage... Il longe le rideau d'écume bouillonnante et laisse derrière lui un long sillon de traces de pas dans le sable. L'homme vient du Nord, de l'autre côté de la jetée, et courbe la tête pour affronter les vents latéraux.

Clothilde 14 mars 2008 · 3

Il s'approche sans se presser, sa longue silhouette noire semble incongrue dans ce paysage de tempête tant la démarche de son propriétaire est tranquille et assurée. Elle attend, n' esquisse pas un geste vers la personne qui, elle le sait, vient vers elle. Elle attend, bientôt des bras rassurants l'enserreront. Elle se blottira contre l'immense poitrine, respirera l'odeur tant aimée qui n'appartient qu'à celui qui la dégage : effluves de tabac, odeur salée, de sueur, de poisson, parfum de tendresse. Seul cet homme-là sait bien la consoler de l'absence de l'autre. Cet homme-là c'est son père.

Mika 21 mars 2008 · 4

Son corps massif se place face au vent, protégeant la fille des bourrasques. D'un geste tendre il essuie du pouce les larmes salées qui perlent le long des joues froides. Il la prend par les épaules et l'amène vers la route derrière la dune sans un mot. Cette présence paternelle la rassure...Il a été marin et connaît le chagrin que la femme restée au pays éprouve pour l'avoir trop souvent provoqué.
Une fois dans la voiture le vent dehors faiblit et des trombes d'eau s'abattent sur la tôle. Le ciel semble déverser sa tristesse sur ce paysage de collines vertes. Entre les filets d'eau qui roulent sur le pare-brise le village de pierres grises apparaît rapidement, tremblant et flou. Son père s'arrête sur le port et tire sa fille en l'abritant de son parka jusqu'au bar des pêcheurs.
Le père et la fille s'assoient à une table derrière la baie vitrée face au port. Le bar couvert de boiseries est sombre et désert. Seuls quelques spots éclairent le comptoir doré. Aux murs des peintures montrent des navires pris dans des flots déchaînés. A l'extérieure le ciel gris oppressant déverse des trombes d'eau sur l'océan qui semble alors se calmer sous le déluge.
Deux cafés fumants prennent place entre eux. Le père secoue ses cheveux trempés de sa grosse main calleuse et l'essuie sur son tricot. Il bourre sa pipe de tabac parfumé et l'allume répandant dans la salle des arômes de caramel et de cannelle.
Après quelques bouffées il plante son regard dans celui de sa fille qui se réchauffe les mains sur la petite tasse blanche.
-« Quand tu auras un peu séché tu viendras avec moi... Je vais rendre visite à la mère de ton homme. Depuis qu'elle est veuve elle voit beaucoup moins de monde dans sa campagne... » esquisse-t-il d'un sourire bienveillant. « Au moins comme ça vous vous sentirez moins seules toutes les deux ! »

Clothilde 21 mars 2008 · 5

Elle sourit et taquine gentiment son père.
- Ne te sens-tu pas parfois seul, toi aussi ? dit-elle en le regardant dans les yeux. Dieu comme elle l'aime ce père, comme elle espère qu'il restera encore de nombreuses années auprès d'elle. Depuis sa plus tendre enfance, il veille sur elle, l'appelant petit bout, bout de cul et plus tard princesse. Comme elle aime à plonger dans son regard gris bleu changeant selon ses humeurs souvent au diapason avec celle la mer. Elle avait à peine six ans quand sa mère les a quittés sans laisser d'adresse, lasse sans doute d'attendre un homme toujours sur les mers. Mais lui c'était sa raison de vivre, il avait bien essayé un temps de rester au port mais l'appel du large a été le plus fort. Alors un soir, il a trouvé un mot griffonné à la hâte :
- Pardonne-moi, je n'en peux plus. Adèle est chez ta maman.
Plus rien sauf une carte d'anniversaire de temps en temps. Adèle avait posé beaucoup de questions et papa et mamie avaient répondu du mieux possible sans rien cacher de ce qu'ils savaient. Adèle avait fini par s'habituer à l'absence de cette maman déjà fantasque. L'amour de son père, de ses grands parents.
Un rayon de soleil traversa la vitre embuée. Ils profitèrent de l'accalmie pour sortir laissant leur monnaie sur la table à côté des tasses vides et saluèrent à la ronde. Le vent fouetta à nouveau leur visage et c'est en courant qu'ils se dirigent vers la voiture. Tout le long du chemin à parcourir, il roule en silence, la tête d'Adèle appuyée sur son épaule. La route est sinueuse longeant la corniche, les dunes cachent par endroit la mer toujours déchainée. La voiture oblique à droite pour entrer dans un chemin qui serpente le long de grandes prairies à l'herbe verte et grasse. Peu d'habitations mais on aperçoit au fond des maisons agglutinées autour de l'église. Une plaque à l'entrée du village Chapeauvau. C'est là qu'habite Monette la belle-mère d'Adèle. Lorsqu'elle aperçoit la voiture, elle se précipite dans sa cour avec...

Mika 28 mars 2008 · 6

... une petite enveloppe à la main. La femme se presse à leur rencontre. Cela fait plusieurs semaines qu'Adèle ne l'avait plus vue. Des larmes coulent sur ses joues sèches. Elle avance en tremblant vers le père et sa fille. Arrivée à leur hauteur elle prend Adèle dans ses bras et l'enserre fortement.
La jeune femme est surprise. Jamais la mère de Loïc ne l'avait acceptée complètement...elle était celle qui lui avait volé son fils unique, le seul homme de la maison... et elle le lui avait pris. Monette avait accepté l'épouse mais pas la femme, du moins le feignait-elle...Adèle est estomaquée de la réaction chaleureuse de sa belle-mère... Puis la surprise laisse place à l'inquiétude...La vieille femme blottit sa tête aux cheveux courts et argentés dans ses épaules. Des sanglots secouent son corps frêle.
-« Qu'est-il arrivé Monette ? » Demande Adèle rongée par la peur. « Loïc... »
Elle n'a pas le temps de finir sa phrase. La vieille femme relève la tête et plante ses yeux rougis par les pleurs dans ceux de sa belle-fille. Un sourire radieux illumine son visage d'habitude si austère.
-« Ce sont des larmes de joie ma fille ! »
Des larmes de joie... Ma fille...Ma fille...Les mots reviennent en écho dans l'esprit d'Adèle qui ne comprend plus. Une vague d'émotions la submerge. Elle sent le regard bienveillant de son père qui contemple la scène. Son inquiétude soudaine a fait place à un doux sentiment d'apaisement. Elle se sent moins seule...
-« Tiens Adèle ! Lis cette lettre... » Dit Monette d'un tendre sourire en lui tendant l'enveloppe. « Loïc ne voulait pas que tu la lise...Il voulait te faire la surprise... Mais quand je vous ai vu arriver toi et ton père je ne sais pourquoi mais j'ai craqué ! »
Adèle saisi l'enveloppe sur laquelle s'étale l'écriture filiforme de Loïc. A l'intérieur une simple feuille griffonnée pliée en deux. Soulagée par les dires de Monette, Adèle inspire profondément. Le soleil est revenu sur la lande. Le vent toujours présent secoue l'herbe humide en longues vagues qui s'éteignent sur les falaises. Les nuages se rétractent vers l'horizon. Son père, les cheveux balayés par la brise, lui lance un grand sourire. Il était dans la confidence ! La visite impromptue s'explique... Confiante et curieuse de tant de cachotteries de la part de Loïc, de sa belle-mère et de son père elle déplie la feuille de papier blanc...

Mika 1 avril 2008 · 7

« Maman,

le voyage se déroule bien. A l'heure où je t'écris nous venons d'entrer dans la mer de Java. J'aimerais te dire que les paysages sont idylliques mais pour être honnête le jour je suis sous les ponts à trimer dans la salle des machines et le soir pendant les quartiers libres la brume se lève et masque les côtes...A bord le travail est dur, mais plus que le travail c'est la solitude qui fait mal... Adèle me manque tellement ! Je ne supporte plus de la laisser seule à terre. A chaque fois j'ai l'impression de l'abandonner. Je repense souvent à papa et aux longues soirées que nous passions toi et moi à l'attendre, et aussi à cette nuit d'hiver où le téléphone a sonné... La nuit où on t'a annoncé sa disparition en mer... J'étais minot mais je me souviens comme si c'était hier la douleur qui avait éteint ton regard... Je ne veux pas qu'Adèle vive cela ! Je refuse de voire encore et encore cette souffrance dans ses yeux lorsque je pars pour de longs mois...

J'ai une grande nouvelle pour elle et pour toi. A vrai dire ça fait plusieurs années que je prépare la surprise : lors d'une escale en Nouvelle-Zélande il y a trois ans j'ai fait la connaissance d'un fermier. On s'est rencontré dans un pub du port d'Auckland. Depuis la mort de son frère cadet dans un accident de 4×4 il est seul à gérer son élevage ovin de 3000 têtes et n'arrive plus à tenir le rythme entre la gestion du troupeau et l'import-export de laine et de viande. Alors que nous noyions nos solitudes respectives dans la bière l'idée a germée. Et si... Et si je m'installais avec lui !
Nous avons alors gardé contact et nous sommes régulièrement entretenus. Il possède un domaine dans les collines, non loin du lac Talaupa... Les maisons des anciens employés et de son frère sont inutilisées. Il y a suffisamment de place pour accueillir tout le monde. Adèle et moi, toi et même son père s'il veut quitter son bout de rocher et nous suivre (ne me dis pas le contraire, je sais que vous vous « entendez » bien tout les deux ! ») et puis aussi pour les futurs petits enfants...
Il m'a montré des photos de l'exploitation. C'est magnifique ! Des collines verdoyantes entre des montagnes aux sommets enneigées. D'immenses plaines herbeuses vallonnées. L'élevage extensif n'y est guère compliqué (les brebis gambadent toute l'année dans les immenses pâturages et ne nécessitent pas de soins particuliers hormis une surveillance de terrain...). La ville d'Auckland n'est pas très éloignée. C'est la campagne mais ce n'est pas non plus la Patagonie ! Le climat est le même que chez nous... Enfin bref, tout cela m'a plu... C'est pourquoi il y a deux ans, sans rien dire à Adèle j'ai commencer à passer mes diplômes d'exploitant agricole. L'école vient de m'appeler... Je les ai enfin obtenus ! Lorsque je reviendrai je lui annoncerai la nouvelle... En espérant qu'elle accepte... Si je t'écris c'est que le doute m'a saisit... Et que j'avais besoin de parler...de dévoiler mes projets ! Cela fait longtemps que je les prépare et le secret devient lourd à porter.
Voilà ! C'est dit ! J'espère de tout cœur qu'elle dira oui car je m'aperçois que je suis allé loin dans ma folie...

Vous me manquez tant... Ne dis rien à Adèle ma tendre maman s'il te plait. A bientôt et sous de meilleurs cieux espérons !

Ton Loïc.

Adèle s'appuya sur la tôle de la voiture. L'émotion la submergea... La Nouvelle-Zélande...Elle et lui ensembles... Plus de solitude... Elle avait attendu ce moment tellement longtemps qu'elle n'y croyait plus... Elle s'était résignée à rester à quai toute sa vie à regarder son homme disparaître à l'horizon...Elle s'était résignée à vivre avec le fantôme de Loïc...Et lui, depuis tout ce temps, préparait ce cadeau qu'elle n'aurait pu imaginer dans ses rêves les plus beaux.
Monette et son père souriaient... Ils savaient bien quelle serait sa décision. Loïc lui avait fait le cadeau que Monette avait attendu en vain toute sa vie et celui que le père regrettait de n'avoir fait à sa femme avant qu'elle ne parte.

-« Je crois que tu ferais bien de commencer à faire les papiers administratifs avant qu'il ne revienne. » Lui dit son père en souriant. « Monette et moi avons fait nos demandes de passeports...Il ne reste plus que toi ! »

Elle s'effondra dans ses bras. La mer agitée brillait d'un éclat métallique sous le soleil qui finissait de chasser les nuages. Le vent froid glissait sur l'herbe verte de la lande. Que les longs mois d'attente allaient être longs avant le retour de Loïc !

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