-« J'hallucine !... J'te croyais pas moi ! » S'étonne Thomas en ouvrant de grands yeux. « J'pensais que tu m'pipautais ! »
Le jeune homme abasourdi regarde successivement Jules assis en face de lui derrière les deux tasses de cafés et le journal qu'il tient en main.
-« Alors tout ce que tu m'as raconté était vrai ? »
Plusieurs mois ont passé et c'est sous le soleil d'automne, assis à la terrasse d'une brasserie parisienne dans les derniers relents de chaleurs estivale, que Jules montre à Thomas un exemplaire d'un journal de province daté d'il y a quelques semaines.
-« Et oui ! » Sourit péniblement Jules. « La gendarmerie de là-bas a mis du temps à me l'envoyer mais voilà ! T'as le fin mot de l'histoire. »
Une étrange appréhension saisit Jules alors qu'il se remémore sa fuite effrénée dans l'obscurité après sa macabre découverte. Il avait cru devenir fou. Il avait traversé la forêt comme une flèche avec la certitude de ne pas s'en sortir vivant. Il avait senti le souffle de la mort qui le suivait. Nombre de fois il avait trébuché dans le noir... Et c'est en sang et exténué qu'il avait débouché sur la route d'asphalte défoncée. A bout de forces il s'était écroulé... C'est le collecteur de lait qui l'avait ramassé au petit matin dans son camion citerne alors qu'il effectuait sa tournée des fermes. Voyant l'état du jeune homme il l'avait amené à l'hôpital. La gendarmerie avait pris sa déposition et depuis plus de nouvelles. Jules avait alors repris sa vie de citadin bien décidé à ne plus mettre les pieds à la campagne... Jusqu'à ce matin où il avait trouvé ce journal dans sa boîte aux lettres. L'expéditeur avait pris soin de marquer la page où s'étalait l'article le concernant.
« Sordide histoire de famille : un touriste de passage dans notre belle région a fait une macabre découverte. Alors qu'il était en panne de véhicule, recherchant un peu d'aide, le jeune homme s'est dirigé vers la ferme de ****, dont les occupants sont bien connus du pays pour leur inhospitalité et leur cadre de vie désuet. En effet, deux générations vivaient en autarcie dans cette antique ferme sans eau courante ni électricité, complètement coupés de l'extérieur. Il a avertit la gendarmerie locale après avoir trouvé des restes humains en train de se consumer dans un brasero. Sur place la maréchaussée a retrouvé des os calcinés sommairement enterrés dans le potager et constaté la disparition de l'aïeule de la famille. Après enquête les enfants et petits enfants ont avoué avoir voulu faire disparaître le corps de leur grand-mère décédée de vieillesse afin de continuer à percevoir sa retraite mensuelle. Une sordide histoire de famille qui, espérons-le, ne nuira pas au tourisme dans notre verdoyante région. »
-« Moi en tout cas je suis pas prêt d'y remettre les pieds ! » S'exclame Jules en frottant nerveusement les cicatrices profondes de ses genoux meurtris par la fuite nocturne dans la forêt.