Léopold avançait lentement dans le couloir. Au cinquième étage de cet hôtel crasseux, se trouvaient les anciennes chambres de bonnes, il était sûr de trouver là, celle qu'il pistait depuis des semaines, la sulfureuse Louna...
Une radio distillait une musique lancinante derrière la porte du fond, encore trois mètres et il donnerait un grand coup de pied dans la poignée, la porte céderait et l'affaire serait bouclée rapidement. Il en avait marre de cette fille qui le narguait avec son trafic de foulards en soie, contrefaçon d'une très grande marque française dont la direction générale ne voulait pas avoir affaire avec la police nationale.
Le détective privé avait accepté cette mission, ça le changeait des histoires d'adultères où il filait le train des maris volages ....
Léo frappe fort du talon.

Policier des mardis en avril 2008
Policier · les mardis · 9 chapitres · 7 plumes · écrite du 15 avril 2008 au 7 mai 2008 · 498 lectures à l'époque
Louna était étendue sur le lit. Ses foulards, pour une fois, avaient servi à tout autre chose que ravir les clientes. Ses poignets et ses chevilles étaient attachés aux montants du lit, tantôt par une soie rouge, tantôt par une soie bleue...
Une dernière tâche de couleur, du orange en l'occurrence, l'avait vraisemblablement empêchée de hurler sa douleur lorsque l'agresseur l'avait étranglé.
Voilà qui n'arrangeait pas Léopold. L'affaire à l'allure facile, tournait maintenant au cauchemar avec le meurtre de ce joli brin de fille.
La musique semblait saugrenue dans ce décor et Léopold s'empressa d'éteindre l'appareil qui se trouvait posé à même le sol juste à côté du lit. Sur le parquet usagé se trouvait aussi une pile de magazines, une tasse de thé à moitié bue était abandonnée sur la table de nuit. Léopold fit errer son regard tout autour de la pièce.
La porte avait été verrouillée de l'intérieur. Les rideaux s'engouffraient par la fenêtre grande ouverte. Le soleil du matin jaillissait dans la petite chambre et inondait le parquet. Léopold s'avança précautionneusement et jeta un oeil. Elle donnait directement sur un escalier de secours métallique qui descendait dans une des ruelles encombrée de poubelles perpendiculaire à l'avenue. L'agresseur avai fui par là.
Le meurtre avait eu lieu en début de soirée. La tasse de tisane froide à moitié bue et le fait que la victime était habillée de ses vêtements de ville (pas de pyjama en bref !) témoignaient de l'heure du meurtre.
Son regard attentif parcourut la pièce. Quelque chose l'intrigua. Au pied du lit...
Presque invisible à l'oeil nu quelque chose brillait. Léopold se réjouit une fois de plus de sa formidable acuité visuelle. Elle lui avait déjà rendu bien des services. Il se pencha et saisit entre ses doigts épais une clé minuscule, semblable à celle qu'ont les petites filles pour refermer leur cahier secret. Avant d'aller plus loin dans ses investigations, il sortit son portable, sortit un numéro en mémoire et attendit que le médecin légiste réponde à son appel.
- Salut Fred, nous avons un nouveau meurtre sur les bras, amène-toi.
- Bien sûr t'as le temps de prendre ton café, on ne peut plus rien pour elle, la pauvre.
Tandis qu'il parlait, Léopold examinait la clé. Chose étrange, elle comportait des marques de dents : comme si quelqu'un l'avait mordue de bon cœur. Il raccrocha et continua ses investigations dans la pièce. L'armoire grande ouverte laissait paraitre un sac empli de foulards : le butin de Louna. Apparemment, quelqu'un y avait jeté un œil car un amoncellement de tissus épars témoignait d'une fouille méthodique.
Le reste de la chambre ne livra aucun élément pertinent évident. Aussi, Léopold décida de suivre le probable parcours de l'assassin : la fenêtre et l'escalier métallique sur lequel elle donnait. La fenêtre à guillotine était bloquée à son maximum d'ouverture, c'est-à-dire moins de trente centimètres. Cette remarque permit à Léopold de déduire que l'individu qui avait pu la franchir ne devait pas être bien gros et même qu'il devait être en bonne forme physique pour se contorsionner. Il entreprit de vérifier ses propres capacités et commença par passer la tête de l'autre côté.
C'est alors qu'il sentit une forte pression sur son cou. La fenêtre s'était rabattue sur lui rapidement et quelqu'un appuyait de tout son poids pour l'étouffer...
Heureusement, il avait pratiqué plus jeune de la musculation et il avait conservé cette musculature qui l'avait aidée bien des fois dans d'autres affaires. Il appuya de toutes ses forces sur la fenêtre et elle fut réduite en miette due à la pression qu'exerçaient les deux individus. S'étant recroquevillé sur lui même et se serrant le cou, l'inconnu s'enfuit sans que Léopold ne put voir son visage ni même son corps, mais il aurait juré que c'était un homme car une femme n'aurait jamais pu exercer une pression aussi forte. Il aurait bien voulu voir le visage de l'étrangleur lorsqu'il était à l'acte mais le bas de la vieille fenêtre l'empêchait de voir quoi que ce soit.
Tout en massant son cou endolori, Léopold se mit à réfléchir. Ce n'était tout de même pas un simple traffic de foulard qui avait été cause de la mort de Louna! Le mobile semblait trop mince à Léopold. Et on avait voulu le tuer, lui aussi.
Il revint près du lit et examina la victime. Pourquoi les poignets attachés? Il eut été si simple de l'assommer puis de l'étrangler ensuite!
Car enfin, elle ne s'était pas laissée attacher sans se défendre, elle avait du se débattre, crier, et cependant, il n'y avait pas de signes de lutte, rien qui put indiqué que Louna avait essayé d'échapper à son assassin. Non, elle était là, liée par les poignets au montant du lit, ce qui signifiait qu'elle avait du se laisser faire, croyant à un jeu érotique, ce qui sous-entendait qu'elle connaissait celui qui l'avait tuée.
Tout en refléchissant, Léo triturait la petite clé. C'était peut-être une clé de petit coffret, ou de carnet secret. Léo se mit à regarder partout dans la chambre. Il enfila ses gants et se mit en devoir de fouiller méthodiquement l'armoire, la table de nuit, mais ce fut peine perdue: aucun cahier, aucun agenda, aucune boite: si l'un de ces objets existait, le meurtrier l'avait emmené avec lui.
Léopold se demanda si les autres occupants avaient entendu du bruit, ou vu quelque chose, mais se retint sagement de mener son enquête, il fallait prévenir le commissaire Müller avant qu'un éventuel petit malin téléphone à la police pour prévenir qu'il se passait de drôles de choses dans les combles d'un hôtel miteux.
En soupirant, il reprit son portable.
-Allo? Ici Léo, passez moi le commissaire Müller, s'il-vous-plait...Oui, c'est urgent, il s'agit d'un meurtre...Je patiente, merci.
- Müller à l'appareil. La voix grave du commissaire résonnait dans le combiné.
- C'est Léo.
- Tiens, ça faisait longtemps que je n'avais pas eu de tes nouvelles. Encore sur un plan foireux ?
- Ca dépendra de toi. J'ai découvert un cadavre, celui de Louna.
- Louna ?
- Ne fais pas l'innocent Müller. Tu la connais très très bien. Rappelle-toi les moments orgiaques que tu as passés avec elle.
- Qu'est-ce que tu racontes ? Léo sentit comme une légère inflexion dans la voix du commissaire.
- Tout le monde le sait ! Internet le sait !
- Quoi !? Qu'est-ce qu'il y a sur Internet ?
- Des photos...
- Je ne comprends rien à tes salades. Tu es ivre. Je vais raccrocher.
- Ce serait dommage compte tenu des éléments que j'ai trouvés.
- Quels éléments ?
- Ton matricule.
- Mon matricule ?
- Oui celui qui figure sur la clé de tes menottes. Tu sais bien que chaque paire de menottes est attribuée à un agent qui est lui même identifié par son matricule.
- Heu... et alors ? Léo sentit la voix du commissaire se liquéfier.
- Alors j'ai dans la main ta clé mordillée. Mais je peux y lire clairement ton numéro que je connais par coeur depuis l'affaire du clown sanguinaire, rue de l'aérostat, il y a deux ans.
- Où l'as-tu trouvée ? Gémit Müller.
- Ici, au pied du lit de Louna. Et je pense que c'est ce que tu venais chercher il y a quelques minutes, lorsque tu as voulu m'étouffer avec la fenêtre...
- Quoi !? Comment peux-tu être sûr que c'est moi, c'est du délire !
- J'ai un flair infaillible et j'ai reconnu ton déodorant.
- Ha ! Ha ! Fit Müller comme soulagé. C'est vraiment du n'importe quoi. Je crois que je vais raccrocher. Léo, il faut que tu te fasses soigner.
- Attends ! Ce n'est pas terminé. Tu oublies la clé de tes menottes, ta relation de notoriété publique avec Louna. Comment vas-tu expliquer tout cela ?
- Bip... Bip... Bip...
Il a raccroché le salaud, s'indigna Léo, mais je vais le rappeler.
Il recomposa le numéro du commissaire. Au bout de plusieurs sonneries, une voix féminine catastrophée lui répondit.
- Allô ? Fit la femme au bout du fil.
- Passez-moi le commissaire, j'étais au téléphone avec lui il y a deux minutes et nous avons été coupé.
- Au mon Dieu ! Le commissaire Müller est mort, Monsieur. Il vient de se tirer une balle dans la tête. De quoi parliez-vous, pourquoi a-t-il fait cela ?
- Mort !?
Léo raccrocha rapidement. Il fallait qu'il déguerpisse rapidement s'il ne voulait pas devoir raconter toutes ses supputations. Au fond, il avait vu juste mais Müller avait raison : Léo avait trop peu de preuve pour tenir devant un tribunal. Toutefois, le remord ou un état de conscience accru avait conduit Müller à faire justice.
Léo enjamba la fenêtre détruite et dévala sereinement l'escalier extérieur.

