J'ai eu tort... J'ai eu tort de ne jamais parler à Rémy de son père! J'ai voulu cacher ma douleur en posant sur ce passé perdu une chape de silence et d'oubli. Et pourtant il revient à la charge plus présent que jamais! J'aurais du parler à Rémy bien plutôt! J'aurais du...
Elle se lève de son vieux canapé et ouvre la porte de la cave. Elle s'enfonce dans l'obscurité humide. Cela fait des années maintenant que cette pièce est inviolée, elle n'y est plus entrée depuis de longues années. Dans l'armoire du fond, couvert de poussière et de toiles d'araignées, repose un album photos. Cela fait sept ans qu'elle l'a déposé dans les ténèbres de ce caveau... Sept ans qu'elle tente de faire comme si rien ne s'était passé...Et ce recueil de souvenirs qui l'attire sans cesse depuis mais qu'elle a toujours refusé de déterré.
Il est temps aujourd'hui de le ressortir, de laisser ressurgir au grand jour les souvenirs cachés...D'apprendre à Rémy qui était son père, l'amour qu'il portait à son fils, de partager avec lui la douleur de la perte et d'en finir de ce deuil qui nous ronge petit à petit ! Temps de raviver la flamme du souvenir pour combler le manque de Rémy...
Elle remonte le vieil album dans le salon. La pluie dehors a cessé. La voie lactée éclaire la voûte céleste de sa traînée laiteuse. Les nuages se sont dissipés. Elle s'assoie dans le fauteuil sous la fenêtre, allume la petite lampe de lecture et ouvre l'album. Le papier a jauni mais les photos luisent toujours de leur éclat brillant sous le calque protecteur. La première photo... Ce soir d'hiver, dans cette même pièce... Il l'avait prise en photo devant le feu de cheminée alors qu'elle n'était plus qu'à quelques jours d'enfanter Rémy... En dessous la photo de famille à la sortie de la maternité. Il la serrait tendrement et couvait son enfant sans prêter garde à l'œil du photographe, comme si plus rien d'autre n'existait que ce cocon familial épanoui.
Dans la nuit encore humide, derrière la fenêtre j'observe la maman de Rémy. J'attendais qu'elle se couche pour aller le réveiller et lui confier mes doutes, mais lorsqu'elle est remontée de la cave je suis resté derrière la vitre à regarder... Un album photo...Elle s'est assise sous la fenêtre et feuillette longuement les pages recouvertes de photos et d'annotations. Des larmes perlent sur ses joues. Ses mains tremblent... Le papa de Rémy! Leur vie lorsqu'il était encore parmi eux. Le bonheur d'une famille soudée par une naissance et un amour fusionnel. Un père rieur, une mère radieuse... Des parents heureux et aimants! Un père qui tenait Rémy dans ses bras, qui l'embrassait... Un père qui lui donnait le biberon, qui lui montrait le monde et l'en protégeait... Un père...que je ne serai jamais...
Les souvenirs refluent. Une vague de mélancolie submerge la mère de Rémy. Chaque photo, chaque mot griffonné provoque un raz de marée émotionnel. Elle avait voulu oublier tout cela, le cacher pour ne plus souffrir de l'absence, et, sans s'en rendre compte accentuer la peine et provoquer chez Rémy les manques et frustrations responsables de son mal être... J'ai eu tort...Alors que les larmes inondent ses yeux, elle revit les instants perdus et elle se sent alors plus légère. Rémy doit savoir! Découvrir ce père qui l'aimait, le protégeait, qu'il a perdu trop jeune et qu'il réclame maintenant. Elle doit lui montrer qui était son père et apprendre à vivre non plus avec l'absence mais avec le souvenir!
Elle me fait de la peine à pleurer ainsi. Mais je vois bien qu'au-delà de la tristesse elle se sent aussi apaisée. Entre les larmes qui coulent sur son visage, une lueur d'apaisement se lit dans ses yeux rougis. Il est temps pour moi d'agir. Rémy dort d'un sommeil troublé... Des cauchemars... Maman... Igor... Papa...
-« Réveilles toi Rémy ! » Lui susurrais-je à l'oreille.
L'enfant ouvre un œil et me prend dans ses bras.
-« Igor ! Tu es encore là... Je veux plus que tu partes ! Plus jamais ! »
-« Rémy... Lèves-toi et descends voire ta maman... Elle veut te montrer quelque chose d'important ! »
-« Maintenant ? Mais elle dort ! C'est la nuit ! »
-« Non mon petit... Elle ne dort pas. Elle pleure. Alors descends vite la rejoindre et lui montrer combien tu l'aimes ! »
-« Tu ne viens pas avec moi ? »
-« Non, mon rôle s'arrête là... Tu n'auras plus besoin de moi à présent ! » Dis-je d'un sourire bienveillant. « Mais si tu te sens seul plutard, n'hésite pas à venir rôder près du vieil arbre, le vieil Igor ne sera jamais bien loin pour te consoler ! »
Inquiet Rémy sort de son lit et descend les escaliers rejoindre sa mère. Dans le salon je l'entends qui se jette dans ses bras.
-« Pourquoi tu pleures maman ! »
-« Tu es debout toi ? » Demande-t-elle des trémolos plein la gorge. « Viens t'assoire sur mes genoux il faut qu'on parle tous les deux... » Sa voix est bienveillante. De douces paroles seront échangées. Le temps du souvenir est arrivé... Pour moi c'est l'heure de retourner dans l'oubli.
Sur le chemin de la sombre forêt je me retourne une dernière fois. Derrière la fenêtre éclairée par la petite lampe, Rémy, assis sur les genoux de sa maman, feuillette l'album souvenir en questionnant avidement sur ce papa qu'il découvre enfin.