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Psychologie des mercredis en avril 2008

Psychologie · les mercredis · 12 chapitres · 5 plumes · écrite du 2 avril 2008 au 5 mai 2008 · 572 lectures à l'époque

Mika 2 avril 2008 · 1

Moi c'est Rémy. J'ai 8 ans et je vis tout seul avec ma maman dans une maison en pierre à la campagne. Papa est monté au ciel quand j'avais un an. Je m'en souviens pas. Depuis on habite dans la même maison. Y a personne autour. Pas de voisins avec des enfants qui pourraient être mes copains. Que des gens vieux et qui font un peu peur. Alors quand je rentre à la maison on est tout seuls avec ma maman. Enfin... Pas vraiment tout seuls! Y a bien Igor mon ami que y a que moi qui peux lui parler ou qui peux le voire... Igor il habite dans le bois à côté dans un vieil arbre tout sec. Il est très grand et très poilu. Ses longs cheveux lui recouvrent le corps comme si c'était des habits... sauf qu'il a pas de pantalon. Je me moque souvent de lui à cause de ça.

Igor c'est mon seul copain mais maman elle veut pas en entendre parler! La seule fois où je l'ai ramené à la maison elle a fait semblant de pas le voire et elle s'est mise à pleurer...Depuis elle veut plus que j'en parle ou que je joue avec...Je m'en fiche je le retrouve tous les soirs après l'école dans la forêt!...Mais il faut pas le dire à maman sinon elle sera triste hein?

Clothilde 9 avril 2008 · 2

Aujourd'hui, il n'y a pas école car les institutrices sont en formation. Moi qui croyais que les instits elles connaissent déjà tout et bien non ! Madame Sophie qui est si jolie et qui sent si bon, elle dit qu'il faut toujours apprendre. Par exemple comprendre les enfants comme moi qui sont toujours un peu en classe et beaucoup ailleurs même quand ils sont assis sur leur banc. Je suis très content car je vais passer plus de temps avec Igor mais je dois attendre que maman soit partie au travail. Quand elle part, elle me dit toujours, sois sage Rémy, garde-toi bien et si tu as un problème, tu m'appelles. Y'aura pas de problème. Dès qu'elle sera partie, je vais courir vers la forêt et à l'orée du bois je crierai très fort :
- Igor, je suis lààààààà.

Caco 9 avril 2008 · 3

Igor, il est déjà là et il m'attend! Y'a que lui qui comprend vraiment tout ce qui se passe dans ma tête. Quand j'lui raconte des trucs, il comprend tout, tout de suite, et j'ai pas besoin d'expliquer comme quand je raconte à maman.
L'autre jour à l'école, y'avait visite médicale... La dame infirmière, elle m'a demandé si j'avais des frères et soeurs. J'ai bien sûr dis que non, mais j'lui ai expliqué que j'avais un ami dans la forêt. Elle m'a regardé avec des gros yeux et elle a dit qu'il fallait qu'elle parle à maman. Et puis elle a dit un truc bizarre: ami imaginaire avec transfert du parent absent. J'sais pas c'que ça veut dire, mais moi je sais bien qu'il existe Igor et qu'il sera toujours là pour moi.

Mika 9 avril 2008 · 4

Moi c'est Igor. Je suis la manifestation abstraite du désordre psychologique du petit Rémy... Juste un vide qu'il a matérialisé en ma personne. Drôle de représentation d'ailleurs!
Bien sûr je ne veux pas lui faire de mal ! Rémy me parle souvent de ceux qui ne veulent plus qu'il me "voie"...Mais il veut que je reste à ses côtés, que je sois son ami malgré l'hostilité des autres...au fond moi je n'y peux rien, la situation me dépasse : je n'ai pas de forme matérielle. Je suis seulement le fruit incongru des flux synaptiques étranges du cerveau de cet enfant. Une image projetée de son inconscient infantile... Je n'existe pas dans la réalité de ce monde... Du moins pour les autres... Car si je vis dans l'esprit de Rémy c'est bien que j'ai une existence certes non matérielle mais au moins subjective!.. Et si je suis là c'est forcément pour une raison précise...

J'ai trouvé Igor ! Il est assis sous un arbre et il réfléchit. Je lui raconte qu'aujourd'hui je pourrai passer la journée avec lui... Pas d'école : les maîtresses ne sont pas là, elles sont à leur école à elles !...ça nous fait beaucoup rigoler d'imaginer madame Sophie derrière son pupitre lever le doigt pour répondre à une question d'une autre maîtresse beaucoup plus vieille !
Avec Igor c'est tout le temps moi qui parle. Lui il m'écoute. Avec les autres j'ai pas envie de parler... Même avec maman j'y arrive pas... Je sais qu'elle m'aime...et je l'aime aussi bien sûr! Mais pour parler j'ai Igor ! Et ça me suffit !
Alors je lui raconte tout ce que j'ai fait hier. Et puis quand je lui dis ce que la dame de l'infirmerie m'a expliqué et qu'elle veut voir maman à son sujet, Igor il s'arrête vite de rire...

Wind 10 avril 2008 · 5

J'aime pas quand Igor ne rit pas. Quand Igor ne rit pas, c'est qu'il est triste. Et quand Igor est triste, j'ai l'impression d'être triste aussi. Alors je lui dis qu'on va jouer à notre jeu. Mais maintenant Igor, il veut plus jouer. C'est parce que j'ai parlé de toi à l'infirmière, hein, Igor ? T'en fais pas, elle te fera rien, je lui dirais jamais où est ton arbre. Allez, tu viens, on joue.

Mais Igor ne veut pas jouer. Lui ? Imaginaire ? Igor est blessé.

Igor ?... T'es où ?
- Rémy !! Que fais-tu dehors ?
- Maman ? T'es pas au travail ?
- Je suis rentrée plus tôt. Qu'est-ce que tu fais là, mon coeur, ne t'avais-je pas dit de rester à la maison ?
- Je suis allé voir Igor, mais là il est parti, je sais pas où il est, c'est pour ça que tu le vois pas.
- Je ne l'ai jamais vu, mon ange. Ton Igor, il n'existe pas. Allez, viens, on rentre.
- Non, c'est pas vrai ! T'es qu'une menteuse ! Igor ! Igor !
- Rémy ! Calme-toi !

Clothilde 16 avril 2008 · 6

Rémy s'enfuit à toutes jambes. La vue brouillée par les larmes qui dégoulinent sur ses joues, il prend machinalement la direction du bois. Arrivé sous son arbre, il s'écroule le corps secoué de gros sanglots. Sa maman le suit de peu, essoufflée, tenant toujours son torchon à vaisselle dans ses mains. Elle s'assied à coté du gamin, lui prend le menton, essuie les joues mouillées à l'aide du torchon et prend Rémy dans ses bras. Autour d'eux c'est le silence. Les oiseaux, à l'unisson du chagrin de l'enfant, se sont tus.

Mika 16 avril 2008 · 7

Le soir tombe doucement sur la mère et son enfant. De lourds nuages naissent au dessus de la forêt.

Derrière un arbre je les observe. Rémy est en pleurs. Sa maman le sert dans ses bras et adoucit ses larmes par de tendres caresses comme seules les mères peuvent en donner. Depuis de longues minutes elle le rassure sans un mot. Comme j'aimerais pouvoir réconforter Rémy ainsi. Mais je ne le peux pas. Pour les autres je ne suis que l'être imaginaire auquel Rémy fait appel pour extérioriser ses angoisses et sa solitude... Seulement le placebo à ses manques... Celui qui enfonce Rémy dans ses psychoses.C'est mon ami mais je comprend que dans leur monde je ne suis pas le bienvenu... En aucun cas la solution à ses problèmes... Et pourtant c'est toujours vers moi qu'il se tourne.Je ne lui veux aucun mal mais je vois bien que notre relation l'empêche d'être épanoui dans son monde.
La pluie crève les nuages et se déverse sur la forêt. La maman se lève, prend Rémy dans ses bras, le serre contre son torse pour le protéger et l'emporte prestement vers la maison. Rémy rentre chez lui.

De loin, dans l'obscurité et sous la pluie je les suis. Rémy a besoin de moi, je le sent. Quand la nuit tombe les lumières de la maison en pierre s'éteignent une à une. Sa maman doit être en train de le coucher... De le rassurer... De lui dire que je ne serai pas son ami pour toujours mais que elle, sa maman qui l'aime, sera toujours là... Qu'un jour quand le petit garçon sera grand je ne reviendrai plus. Comme j'aimerai être à ses côtés! Comme Rémy aimerait me sentir à côté de lui!...Et pourtant, parlysé par le doute je reste sous la pluie seul au milieu des bois, âme errante que je suis...

Clothilde 16 avril 2008 · 8

Oh comme je l'aime cet enfant et comme j'aime ce besoin qu'il a de moi, moi qui vivant étais si peu présent. La mère et l'enfant sont à présent installés devant la cheminée. Dans l'âtre, le feu reprend vigueur. Bientôt les lueurs des flammes donnent à la pièce une impression de douceur où j'aimerais me reposer de mes tristes errances. Je n'en ai pas le droit. La mère berce son enfant, redevenu pour quelques instants son tout petit. Ses lèvres murmurent une berceuse. Rémy s'est endormi.

Mirakle 17 avril 2008 · 9

C'est bizarre ! Je n'avais déjà pas l'impression d'être tangible mais j'ai le sentiment de devenir de plus en plus évanescent. Rémy ne croit plus en moi !? Il semble comprendre que je ne lui apporterai pas le réconfort dont il a besoin. A cause de moi il est incompris et marginalisé par ses copains d'école. Même son entourage immédiat doute de sa santé mentale...

Pourtant, je suis perplexe... Partageant une part de ses réflexions inconscientes, je vois qu'il n'a pas compris que j'étais un dérivatif à son manque paternel. Il est en train de changer de stratégie !! C'est horrible !! Il se renferme davantage et laisse sa colère intérieure se manifester !

A mesure que je disparais, je vois se concrétiser à côté de lui un autre moi-même, toujours chevelu, dégingandé mais sombre... empli de noirceur et d'énergie jusqu'alors contenue. Tout compte fait, je dois me battre pour survivre et dire à Rémy qu'il se fourvoie. Sa réaction n'est pas la bonne !! Si je laisse l'autre pseudo yéti prendre le contrôle, mon cher Rémy ne sera plus qu'un enfant à la dérive...

J'arrive Rémy ! Igor ne t'abandonne pas !

Clothilde 30 avril 2008 · 10

Lentement le feu dans l'âtre s'est éteint .Dans son sommeil ,Rémy sent qu'on le transporte .Il reconnaît l 'odeur de lavande qui parfume son oreiller ,il sent un doux baiser se poser sur sa joue ,des mains qui remontent sa couette et caresse une dernière fois sa joue . Il est rassuré ,retrouve instinstivement sa place dans le petit creux du matelas , s'y love comme le foetus qu 'il a été un jour dans le ventre de sa mère . Ses peurs d'enfant,pour quelques heures sont oubliées .Peut-être même que son ami Igor viendra le rejoindre dans son rêve .

Clothilde 30 avril 2008 · 11

La maman sort de la chambre , jette un dernier regard sur l' enfant endormi puis ferme douçement la porte .Elle descend à la cuisine, se prépare une tisane avec des gestes bien rodés ,fruit d'une longue habitude .Ce sont ces petits gestes de tout les jours fait machinalement , qui lui donnent un peu de réconfort .Elle a tant besoin , elle aussi ,d'être rassurée .Ouvrir son coeur pour cet enfant qui ne sait rien de son père. A -t-elle le droit de le laisser vivre de ses fantasmes?
acceptera -t-il la vérité ??
au dehors , la tempête s'est apaisée , un croissant de lune brille entre deux nuages .

Mika 5 mai 2008 · 12

J'ai eu tort... J'ai eu tort de ne jamais parler à Rémy de son père! J'ai voulu cacher ma douleur en posant sur ce passé perdu une chape de silence et d'oubli. Et pourtant il revient à la charge plus présent que jamais! J'aurais du parler à Rémy bien plutôt! J'aurais du...
Elle se lève de son vieux canapé et ouvre la porte de la cave. Elle s'enfonce dans l'obscurité humide. Cela fait des années maintenant que cette pièce est inviolée, elle n'y est plus entrée depuis de longues années. Dans l'armoire du fond, couvert de poussière et de toiles d'araignées, repose un album photos. Cela fait sept ans qu'elle l'a déposé dans les ténèbres de ce caveau... Sept ans qu'elle tente de faire comme si rien ne s'était passé...Et ce recueil de souvenirs qui l'attire sans cesse depuis mais qu'elle a toujours refusé de déterré.
Il est temps aujourd'hui de le ressortir, de laisser ressurgir au grand jour les souvenirs cachés...D'apprendre à Rémy qui était son père, l'amour qu'il portait à son fils, de partager avec lui la douleur de la perte et d'en finir de ce deuil qui nous ronge petit à petit ! Temps de raviver la flamme du souvenir pour combler le manque de Rémy...

Elle remonte le vieil album dans le salon. La pluie dehors a cessé. La voie lactée éclaire la voûte céleste de sa traînée laiteuse. Les nuages se sont dissipés. Elle s'assoie dans le fauteuil sous la fenêtre, allume la petite lampe de lecture et ouvre l'album. Le papier a jauni mais les photos luisent toujours de leur éclat brillant sous le calque protecteur. La première photo... Ce soir d'hiver, dans cette même pièce... Il l'avait prise en photo devant le feu de cheminée alors qu'elle n'était plus qu'à quelques jours d'enfanter Rémy... En dessous la photo de famille à la sortie de la maternité. Il la serrait tendrement et couvait son enfant sans prêter garde à l'œil du photographe, comme si plus rien d'autre n'existait que ce cocon familial épanoui.

Dans la nuit encore humide, derrière la fenêtre j'observe la maman de Rémy. J'attendais qu'elle se couche pour aller le réveiller et lui confier mes doutes, mais lorsqu'elle est remontée de la cave je suis resté derrière la vitre à regarder... Un album photo...Elle s'est assise sous la fenêtre et feuillette longuement les pages recouvertes de photos et d'annotations. Des larmes perlent sur ses joues. Ses mains tremblent... Le papa de Rémy! Leur vie lorsqu'il était encore parmi eux. Le bonheur d'une famille soudée par une naissance et un amour fusionnel. Un père rieur, une mère radieuse... Des parents heureux et aimants! Un père qui tenait Rémy dans ses bras, qui l'embrassait... Un père qui lui donnait le biberon, qui lui montrait le monde et l'en protégeait... Un père...que je ne serai jamais...

Les souvenirs refluent. Une vague de mélancolie submerge la mère de Rémy. Chaque photo, chaque mot griffonné provoque un raz de marée émotionnel. Elle avait voulu oublier tout cela, le cacher pour ne plus souffrir de l'absence, et, sans s'en rendre compte accentuer la peine et provoquer chez Rémy les manques et frustrations responsables de son mal être... J'ai eu tort...Alors que les larmes inondent ses yeux, elle revit les instants perdus et elle se sent alors plus légère. Rémy doit savoir! Découvrir ce père qui l'aimait, le protégeait, qu'il a perdu trop jeune et qu'il réclame maintenant. Elle doit lui montrer qui était son père et apprendre à vivre non plus avec l'absence mais avec le souvenir!

Elle me fait de la peine à pleurer ainsi. Mais je vois bien qu'au-delà de la tristesse elle se sent aussi apaisée. Entre les larmes qui coulent sur son visage, une lueur d'apaisement se lit dans ses yeux rougis. Il est temps pour moi d'agir. Rémy dort d'un sommeil troublé... Des cauchemars... Maman... Igor... Papa...

-« Réveilles toi Rémy ! » Lui susurrais-je à l'oreille.
L'enfant ouvre un œil et me prend dans ses bras.

-« Igor ! Tu es encore là... Je veux plus que tu partes ! Plus jamais ! »
-« Rémy... Lèves-toi et descends voire ta maman... Elle veut te montrer quelque chose d'important ! »
-« Maintenant ? Mais elle dort ! C'est la nuit ! »
-« Non mon petit... Elle ne dort pas. Elle pleure. Alors descends vite la rejoindre et lui montrer combien tu l'aimes ! »
-« Tu ne viens pas avec moi ? »
-« Non, mon rôle s'arrête là... Tu n'auras plus besoin de moi à présent ! » Dis-je d'un sourire bienveillant. « Mais si tu te sens seul plutard, n'hésite pas à venir rôder près du vieil arbre, le vieil Igor ne sera jamais bien loin pour te consoler ! »
Inquiet Rémy sort de son lit et descend les escaliers rejoindre sa mère. Dans le salon je l'entends qui se jette dans ses bras.
-« Pourquoi tu pleures maman ! »
-« Tu es debout toi ? » Demande-t-elle des trémolos plein la gorge. « Viens t'assoire sur mes genoux il faut qu'on parle tous les deux... » Sa voix est bienveillante. De douces paroles seront échangées. Le temps du souvenir est arrivé... Pour moi c'est l'heure de retourner dans l'oubli.

Sur le chemin de la sombre forêt je me retourne une dernière fois. Derrière la fenêtre éclairée par la petite lampe, Rémy, assis sur les genoux de sa maman, feuillette l'album souvenir en questionnant avidement sur ce papa qu'il découvre enfin.

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