-Il faut que tu ailles à la banque, histoire de te renseigner sur la situation financière "exacte" du pharmacien, demande aussi au notaire le régime matrimonial du couple, c'est important, ça.
-Le notaire est un des amis du jeudi. Il va avertir le commissaire que je l'ai questionné.
-Tu te débrouilles. Au besoin, j'en toucherai un mot au procureur général.
Mais nous n'eûmes pas besoin de faire intervenir la hiérarchie: le lendemain, un homme se fit écraser au petit matin par le train, à un kilomètre environ de la gare. Je m'y rendis, en compagnie du commissaire que l'on venait de tirer du lit.
Ce n'est pas facile à identifier, un homme déchiqueté par un train. Mais je n'en crus pas mes yeux quand je vis une écharpe blanche mollement accrochée aux buissons qui bordaient la voie ferrée. L'inconnu portait une épaisse pelisse fourrée, et le commissaire, se penchant sur la voie, dit d'un ton étranglé:
-Je crois bien que l'on a retrouvé notre malheureux pharmacien!
-A quoi voyez-vous ça, commissaire? demandai-je, intrigué.
-Ce sont ses vêtements, voyons, il portait cette pelisse depuis des années! Ah je n'y crois pas!
Mon oncle non plus, apparemment, quand je lui relatai l'accident. Il se rendit sur les lieux en ma compagnie -On avait déjà dégagé la voie- et scrutant les rails, il me dit:
-Il devait être déjà mort, ton bonhomme, quand le train lui a roulé dessus, il y a très peu de sang, par rapport aux suicides que j'ai pu constater. D'habitude, c'est une vrai boucherie, donc, le sang a du coaguler: il me faudrait un légiste. Parce que ça, mon petit, ce n'est pas un suicide, c'est un meurtre, et il faut prévenir le parquet. Viens, on va au commissariat, ça te donnera l'occasion de me présenter ton commissaire.
Comme je l'avais prévu, le commissaire fit grise mine en me voyant accompagné d'un divisionnaire. Il le prit même très mal quand mon oncle lui suggéra qu'il pouvait s'agir d'un meurtre. Et tenta même carrément de nous mettre des bâtons dans les roues quand mon oncle demanda d'en référer au parquet. Mais mon oncle lui fit remarquer qu'un officier de police ne peut s'opposer à l'ouverture d'une enquête, et Martin, de mauvaise grâce et en me lançant des regards furibonds, s'inclina, tout en nous prévenant que le ridicule nous guettait, et que le pharmacien s'était bel et bien suicidé.
-Et pour quelles raisons aurait-il fait cela, selon vous, dit mon oncle Fulbert.
-Que sais-je, peut-être était-il malade!
-Eh bien, l'autopsie nous le dira!
-Avec ce qu'il reste, ricana le commissaire, je doute!
-Allons, ce n'est quand même pas un sac de confettis, cet homme!
En sortant du commissariat, oncle Fulbert me confia que le pharmacien n'avait pas de fortune personnelle, que seule la pharmacie état à lui, le reste des biens étant à son épouse, et -tenez-vous bien- il avait vendu son officine un mois auparavant.
-Mais nous n'avons pas trouvé trace de cette transaction sur son compte!
-Eh non. Faut croire qu'un autre compte existe. Mais de là à le trouver! En tous cas, ce que je veux, moi, c'est l'identité du cadavre. Quand on l'aura, on aura presque résolu l'affaire.
-Si tout le monde, y compris la veuve, s'accorde à dire qu'il s'agit du pharmacien, c'est que c'est le pharmacien, non?
Car Mme Duvalais avait reconnu les vêtements du "suicidé" ainsi que la montre gousset, miraculeusement épargnée par le choc, et l'alliance, à l'intérieur de laquelle étaient gravés les deux prénoms "Edmond et Aline".
-Peut-être, dit mon oncle, ou peut-être pas.
Sachant que je n'en tirerai rien de plus, je rentrai me coucher, après lui avoir souhaité une bonne nuit.
Le lendemain matin, au commissariat fut électrique. Le commissaire ne m'adressa pas la parole, sauf pour me demander de m'occuper du travail courant, car il devait encore s'absenter.
C'est ainsi que je reçu une brave femme qui s'inquiétait de ne pas avoir vu son patron depuis six jours.
-Description de votre patron, dis-je en soupirant, tout en pensant qu'un homme a bien le droit de s'absenter une petite semaine sans que sa femme de ménage rameute tout le quartier.
-Il est grand, châtain clair, presque blond, et toujours vêtu de noir, vu qu'il a perdu sa femme il y a un an. Et voyez-vous, monsieur le commissaire, il m'avertit toujours quand il s'en va, à cause du chat!
-Inspecteur, dis-je machinalement
Instantanément, les pièces du puzzle s'étaient mises à tourbillonner dans ma tête, sans que j'arrive à les placer pour autant. Il y avait donc quelqu'un qui ressemblait à Verdeuil! c'était fou!
-Attendez-moi là quelques minutes, dis-je à la brave dame, j'ai une chose urgente à faire, je serai de retour dans cinq minutes.
Éberluée, elle me regarda sortir en courant du poste. Je filai comme un trait au petit hôtel où mon oncle avait pris une chambre, à deux rues de là, et tambourinai à sa porte.
-Mon oncle! ouvrez moi! vite!
-Alors, on ne peut plus réfléchir tranquillement en province, dit mon oncle en ouvrant sa porte.
-venez vite, c'est urgent!
Il ne posa pas de questions, saisit son manteau et me suivit.
Chemin faisant, je lui racontai la déposition de l'employée de maison, et en arrivant au commissariat, il s'adressa directement à la femme:
-Est-ce que votre patron a -ou avait- un signe particulier, demanda oncle Fulbert.
-Un signe particulier? comment ça?
-Oui, est-ce qu'il boitait, louchait, avait un truc bizarre?
-Je ne crois pas, ah! si! il lui manquait un doigt, l'index, à la main gauche!
-Je file à la morgue me dit mon oncle à mi-voix, finis de prendre la déposition de Madame, et prends son adresse. Au fait, ton chef n'est pas là?
-Il devrait rentrer vers seize heures.
-Ça m'arrange. Quand tu auras fini, file à la gare et demande si quelqu'un, correspondant au signalement du pharmacien a pris un billet récemment. Et pour quelle destination.
A la gare, personne ne se souvenait avoir délivré de billet à un homme que je décrivis avec autant de détails que possible.
-En cette saison, les déplacements sont réduits, me dit le préposé, et à ma connaissance, aucune longue destination n'a été enregistrée ces derniers jours.
Je retournai au commissariat où mon oncle m'attendait avec un homme d'aspect austère.
-Je te présente le procureur Chabal, un ancien camarade de classe, j'ai du faire appel à lui car nous en aurons besoin.
Je saluai le procureur, et regardai mon oncle.
-Il s'avère que le cadavre de la voie ferrée n'est pas celui du pharmacien. Par contre, avant d'être "suicidé" on lui a fracassé le crâne avec un objet dit contondant, et par la même occasion, amoché un peu le visage, ce qui ne facilite pas l'identification. Heureusement, il y a le doigt manquant.
-Mais alors, le pharmacien?
-Attendons le commissaire Martin.
Quand celui-ci arriva un peu avant seize heures, il s'arrêta net en voyant mon oncle et le procureur. Et seule, la vue de ce dernier l'empêcha de manifester son mécontentement.
Mon oncle attaqua bille en tête:
-Pourquoi nous avoir dit avoir reconnu formellement le pharmacien?
-Mais parce que c'est lui, que diable!
-Non. Et vous le savez très bien. Le pharmacien a ses dix doigts, et votre cadavre n'en n'a que neuf, et l'amputation n'est pas récente, je vous prie de le croire.
Blême, à présent, le commissaire Martin ne répondit pas.
-Répondez, Martin, intervint le procureur, expliquez-vous.
-Duvalais est vivant, murmura le commissaire d'une voix inaudible.
-Comment? je ne vous entends pas, dit oncle Fulbert.
-Je dis: Duvalais est vivant.
-Alors que vient faire ce cadavre?
-Répondez, enfin, Martin, dit le procureur, ou c'est dans mon bureau que ça va se passer!
-Non. Je ne porterai pas la responsabilité d'un meurtre, dit le commissaire Martin. Voyez-vous, Duvalais, se sachant trompé, est allé trouvé l'amant de sa femme dans l'intention de le tuer. Il s'est servi d'un chandelier. Puis il est venu me trouver et m'a supplié de l'aider. Vous comprenez, ici, c'est une petite ville de province, un scandale de cette envergure n'était pas pensable. Et je lui devais un service. Avec l'aide de nos amis du cercle, nous sommes allés chercher le cadavre, cet homme, nous ne le connaissions pas. Nous avons gardé le corps le temps de l'habiller comme Duvalais, lui mettre son alliance et sa montre, et nous avons attendu le moment propice pour déposer le corps sur les rails.
-Mais le pharmacien n'a pas tué cet homme le fameux mardi de sa disparition?
-Non. Il avait mis sa disparition en scène pour qu'on ne puisse l'accuser, au cas où, par un hasard malencontreux, quelqu'un aurait découvert le corps. En fait, il avait tout programmé : Il avait projeté de s'enfuir une fois toutes ses liquidités à l'abri. Il a tué cet homme il y a trois jours.
-Et où l'avez vous gardé, ce corps?
-Dans un abri de jardin, chez le juge Verdeuil. Par cette température, il ne risquait pas de se décomposer tout de suite.
-Pourquoi verdeuil a-t-il trempé dans cette affaire?
-Parce que...et le commissaire se mit presque crier, parce que, dans notre jeunesse, nous avons commis un acte horrible! enfin, pas moi, je n'étais que simple témoin, mais verdeuil, et Pochard le médecin, ont violé la soeur de Duvalais au cours d'une nuit de beuverie, et Duvalais, s'il n'a jamais porté plainte -ni sa soeur- à cause du scandale, nous a toujours dit que nous étions redevables. Envers lui, envers sa soeur. Et quand il a commis ce meurtre, il nous a dit que le moment était venu de payer notre dette.
-Mais vous, vous n'aviez rien fait?
-Non. Non, je n'avais rien fait, justement, je n'étais pas intervenu pour empêcher le forfait. Et aux yeux de Duvalais, j'étais aussi coupable.
-Et il est où, Duvalais?
-Caché chez le juge Verdeuil.
-Eh bien, vous savez ce qu'il vous reste à faire, n'est-ce-pas, cher Divisionnaire, chercher Duvalais pour l'arrêter. Et n'oubliez pas ceux qui l'ont aidé, termina-t-il en se tournant vers Martin qui, les yeux baissés, semblait absent.
-Je laisse ce soin à mon neveu, dit oncle Fulbert, après tout, c'est son enquête. Ensuite, je le laisserai retourner aux charmes discrets de la province! avec, je l'espère pour lui, une petite promotion en prime!
Ah! j'oubliai, dit oncle Fulbert avant de sortir, en se retournant vers le commissaire Martin: vous savez, habiller l'inconnu avec les vêtements de Duvalais, passe encore, mais quelle idée de lui laisser l'écharpe de soie blanche!