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Policier des mardis en juin 2008

Policier · les mardis · 6 chapitres · 3 plumes · écrite du 3 juin 2008 à 22h45 au 1 juillet 2008 à 23h33 · 527 lectures à l'époque

Nono 3 juin 2008 à 22h45 · 1

Comme à son habitude, il fuma une dernière cigarette roulée, rehaussa son chapeau, et dit ceci:
"Cette enquête et close désormais."
Après une bouffée de son mauvais tabac il rajouta:
"Pas de preuves, pas de meurtre, je te conseille d'oublier au plus vite cette histoire."
Et il quitta le poste.

24 janvier 1924, quelque part en France.

Dielorelei 10 juin 2008 à 16h52 · 3

Pas de preuves ni de meurtre, c'était vite dit. Il y avait quand cette femme qui avait signalé la disparition de son mari!
Je repris le dossier: Edmont Duvalais, quarante-cinq ans, pharmacien, taille moyenne, pas d'antécédents judiciaires, aurait disparu -ou plutôt n'aurait pas réapparu- à son domicile le mardi 22 janvier. Sa femme, l'avait attendu toute la nuit, et au matin, s'était rendue à la pharmacie. Là, elle avait trouvé la préparatrice qui attendait son patron pour ouvrir l'officine. Selon ses dires il serait parti le mardi soir vers 20 heures comme d'habitude. Elle s'était alors décidée à avertir la police.
D'après le commissaire, pas de cadavre, pas de meurtre. Il pensait que le pharmacien avait tout simplement levé le pied. C'était un peu trop simple.
Je décidai d'aller rendre une visite à sa femme.
Je me dirigeai à pied vers le domicile de Duvalais. C'était une demeure bourgeoise dans un quartier parfaitement calme, tout à fait ce que j'imaginais. Je frappai à la porte avec le heurtoir et une femme âgée, probablement la femme de charge, vint m'ouvrir.
- Inspecteur Merval, dis-je en tendant ma carte, je voudrais voir Madame Duvalais.
- Entrez, Monsieur l'inspecteur, je vais prévenir Madame.
Elle m'introduisit dans un petit salon, et j'en profitais pour examiner les lieux.
C'était toute l'atmosphère de la petite bourgeoisie de province que je respirais dans ce salon. Le temps était rythmé par le tic-tac d'une Diane chasseresse, et par-delà la fenêtre garnie d'épais rideaux de chintz, je pouvais voir un jardin bien entretenu, clos par une haie de persistants.
- Bonjour, inspecteur, je vous sais gré de vous être dérangé.
Je me retournai. La femme qui se tenait devant moi était grande, élancée, et me parut âgée de trente-cinq ans environ. Blonde, elle était assez belle, pour ceux qui aiment la beauté froide des nordiques.
- C'est au sujet de votre mari, Madame, j'aimerais éclaircir quelques points avec vous si vous le permettez.
D'un geste, elle me désigna un siège et pris place elle-même dans un fauteuil à haut dossier, en face de moi. Assise les jambes serrées, les mains croisées sur les genoux, elle attendait, ses yeux verts posés sur moi.
- Arrivait-il à votre mari de rester tard à sa pharmacie ?
- Mon Dieu non, c'est une officine de province, vous savez, avec ses habitués, sa routine habituelle.
- Et en cas d'urgence, la nuit ?
- Les clients sonnaient chez nous, il y a une note sur la porte d'entrée de la pharmacie, mais c'était très rare. Dans ces cas là, mon mari descendait et accompagnait le client à la pharmacie.
- Et en ce moment, qui s'occupe de la pharmacie ?
- Notre préparatrice, elle délivre les préparations que mon mari avait eu le temps de faire et assure la routine ne nécessitant pas de compétence particulière.
- Mais ça ne pourra pas durer, je suppose ?
- Non, il faut que je télégraphie à ma belle-soeur, également pharmacienne, pour assurer l'intérim, si possible.
- Avait-il des ennemis ?
- Pas que je sache. Nous menons une vie tranquille, mon mari va à son club une fois par semaine, le jeudi, pour y faire un bridge.
- Qui sont ses partenaires ?
- Des habitués : le commissaire, le notaire, le chapelier et le médecin du quartier, entre autres. Ah ! Et le juge Verdeuil, aussi.
Que du beau linge.
- Et je suppose que votre mari entretient de bonnes relations avec tout ce petit monde ?
- Bien entendu.
- Votre mari avait-il ou plutôt a-t-il des soucis financiers ?
- Non, la pharmacie marche bien, notre train de vie, sans être extraordinaire est correct.
- Je me dois de vous poser une question indiscrète, mais c'est mon métier : pensez-vous que votre mari pourrait avoir une liaison ?
- Vous plaisantez ? Si vous connaissiez mon mari, vous excluriez une telle hypothèse !
- Vous avez des enfants ?
- Une petite fille de douze ans.
Je me levai.
- Je vous ai assez ennuyée pour aujourd'hui, dis-je en rangeant mon carnet, je vais aller à la pharmacie interroger la préparatrice.
- Elle ne vous apprendra rien de plus, dit-elle vivement, ce n'est que l'employée chargée de servir les clients et aider à mettre les tisanes en sachets !
C'était la première fois que je la voyais se départir de son calme. Ce fut bref, car elle reprit aussitôt son attitude distante. Mais ce fut suffisant pour m'intriguer, d'autant plus que je m'étais attendu à rencontrer une épouse bouleversée.
- Vous avez l'air de maîtriser parfaitement votre inquiétude au sujet de votre mari, dis-je alors qu'elle me raccompagnait à la porte.
- Parce que vous pensez que m'arracher les cheveux et me montrer hystérique le fera revenir plus vite ?
Je ne répondis pas et elle referma la porte derrière moi sans la faire claquer. Avec des gestes mesurés.
A la pharmacie, je trouvai la préparatrice en train de vanter les mérites d'une savonnette à l'huile d'amande douce. J'attendis patiemment la fin de la démonstration, et une fois la cliente partie, me présentai :
- J'aurais besoin de vous interroger au sujet de la disparition de M. Duvalais.
- J'ai tout dit à la police, commença-t-elle.
- Eh bien, nous allons recommencer, ça tombe bien, il n'y a personne !
- Pas pour longtemps, ils viennent tous acheter une bricole pour avoir des renseignements, soupira-t-elle.
- Qu'à cela ne tienne.
Et j'allai à la porte pour mettre en évidence l'écriteau "fermé".
- Et voilà, c'est l'affaire d'une demi-heure! Alors on va faire vite, et plus vous serez coopérative, plus vite vous serez libérée.
- Votre patron vous a semblé normal, hier soir ?
- Tout à fait normal. Vous savez, il n'était pas particulièrement causant, avec moi, tout au moins !
- Et il est parti à...
- Vingt heures, en même temps que moi.
- Seul ?
- Oui, sauf qu'il avait l'air un peu plus pressé que d'habitude.
Tout en parlant, je m'étais dirigé vers le petit bureau attenant à l'officine.
- C'est son bureau, là ?
- Oui, et à côté, le laboratoire.
- Et vous, où vous tenez-vous, d'habitude?
- Soit dans le labo où je range les préparations, soit dans la pharmacie, où je sers la clientèle.
Le premier tiroir du bureau ne révéla rien d'extraordinaire.
Mais dans le second tiroir, je vis une enveloppe que j'ouvris. Un coup d'œil me suffit pour comprendre que je tenais là un fait nouveau.
- Vous avez déjà vu cette enveloppe ?
- Je ne fouille pas dans le bureau de mon patron, de toute façon, il y est presque toujours.
- Sa femme vient souvent ici ?
- Ça lui arrive, pour le prévenir qu'elle sera en retard au dîner, par exemple. Ou quand elle a besoin d'argent.
- Et...elle est souvent en retard pour le dîner ?
- Je n'ai pas compté : une ou deux fois dans le mois, quelque chose comme ça.
- Elle ne lui dit pas où elle va, quand elle rentre tard ?
- Si. Chez sa mère, à trente kilomètres de là.
- Elle y va par le train ?
- Je suppose, oui.
- Elle y est allée ces jours-ci ?
- Samedi dernier.
Je farfouillai encore un peu, mais j'avais ce qu'il me fallait.
J'enlevai l'écriteau et pris congé de la jeune fille.
J'avais du pain sur la planche.

Clothilde 17 juin 2008 à 14h32 · 4

Je me dirigeais vers ma voiture, garée à l'angle de la rue, j'allai ouvrir l'enveloppe, ignorant les regards tapis derrière les rideaux fermés puis me ravisai. Prestement, je la glissai dans la poche intérieure de mon veston et me dirigeai vers le bistrot sis presque en face de l'officine. Le ciel avait pris sa couleur d'été et la température était déjà agréable en cette fin de matinée. La porte du bistrot était grande ouverte. Un garçon, les manches retroussées frottait consciencieusement la surface des tables. Il leva à peine les yeux lorsque je le saluais, obnubilé apparemment par une tache rebelle. Je ponctuai mon entrée par un :
- Bonjour la compagnie !
Derrière le bar, une dame, la cinquantaine environ, essuyait des verres aussi consciencieusement que le gars à la terrasse le miroir derrière elle reflétait ses épaules et son dos dénudés, ses cheveux attachés par une pince rouge descendaient jusqu'à sa taille. Il y avait peu de monde. Dans le fond, deux petits vieux tapaient la carte en sirotant un pastis, un homme corpulent lisait un journal, deux jeunes se bécotaient dans un coin. Personne ne répondit à mon salut sauf la tenancière qui me répondit en me disant :
- Pour Monsieur ce sera ?
Visiblement, je n'étais pas le bienvenu.
- Un café, dis-je en m'appuyant contre le comptoir en formica rouge.
- Police, ajoutai-je, en montrant ma carte tandis qu'elle déposait devant moi un café fumant. Cela ne parut pas l'émouvoir.
- Je voudrais vous poser quelques questions.
A ce moment, une voix rugit de derrière une porte masquée par une tenture juste à coté du bar.
- Armande, où as-tu mis la mort aux rats ?

Dielorelei 24 juin 2008 à 14h45 · 5

Je me retournai, fusillant l'intrus du regard:
- Quelle mort-aux-rats ?
- Ben...celle qu'on a achetée lundi dernier, rapport aux souris, répondit, un peu interloqué, celui qui venait de brailler.
- Je peux la voir ?
- Tenez, la voilà, dit Armande en posant brutalement devant moi le paquet de poudre mortelle, il n'est pas entamé, si c'est ce que vous voulez savoir !
Je tournai et retournai le paquet dans mes mains : effectivement, il était intact, et je me demandai quel intérêt auraient eu les tenanciers à faire disparaître l'apothicaire.
- Et quand avez vous vu M.Duvalais pour la dernière fois ? demandai-je pour la forme.
- Lundi, et il était bien vivant, et j'ai même signé le registre pour la poudre ! Vous pouvez aller vérifier !
- Ce sera fait. En attendant de nous revoir, vous pouvez m'indiquer la rue des ursulines ?
- Deuxième sur votre gauche, vous pouvez pas vous tromper, c'est un cul de sac !
Je remerciai le couple et quittai le troquet.
Je me rendis rue des ursulines, et sortant l'enveloppe de ma poche vérifiai le numéro: le 8, j'étais devant.
C'était un vieil immeuble en briques rouges et j'examinai les plaques de cuivre terni. Je poussai la lourde porte de chêne. Au fond d'un couloir, dallé noir et blanc, une porte vitrée, qui aurait eu besoin d'un petit nettoyage, indiquait en lettres rondes :
"H.MALLET, ENQUÊTES ET FILATURE"
Je frappai et sans attendre la réponse, pénétrai dans un petit bureau meublé de façon minimaliste.
Derrière une table, en train de lire le journal, un homme entre deux âges, au front dégarni me regarda entrer.
- Vous êtes Henri Mallet ?
- Oui, que puis-je pour vous ?
Je présentai ma carte :
- Inspecteur Marvel. Vous avez un certain Duvalais parmi vos clients ?
- C'est-à-dire que je suis tenu au secret professionnel, vous n'êtes pas sans le savoir, inspecteur.
Je jetai la carte sur la table sous son nez.
- J'ai trouvé ça dans son bureau, avec votre nom, alors si vous préférez que l'on poursuive cet interrogatoire au poste, je suis d'accord.
Mallet examina la carte.
- Puis-je savoir pourquoi vous m'interrogez à son sujet ?
- Parce qu'il a disparu, et que j'aimerais bien le retrouver vivant !
- Disparu Duvalais ? Je l'ai vu mardi dernier, et il était bien vivant, je vous assure !
- Pourquoi est-il venu vous voir ?
Mallet resta un moment silencieux et se décida :
- Il était venu chercher le dossier concernant sa femme. Je l'avais prise en filature voici un mois.
- Sa femme le trompait ?
- On peut dire ça, oui. Je l'avais pincée en train de sortir d'un hôtel en compagnie d'un homme.
- Cet homme, vous le connaissez ?
- Écoutez, il faisait nuit quand ils sont sortis de cet hôtel "Les Glycines". Ils y étaient depuis 15 heures de l'après midi, un samedi. J'ai vu la silhouette de l'homme, pas le visage.
- Il était habillé comment ?
- Un long manteau noir -ou gris foncé- une écharpe blanche autour du cou, il était grand, et d'après ce que j'ai pu voir, les cheveux clairs. Tenez, voici le double du dossier, de quoi meubler votre soirée.
- Quelle a été l'attitude de Duvalais quand il a appris son infortune ?
- Pas de réaction apparente, c'était pas le genre. Mais c'était pas non plus le genre à se laisser rouler dans la farine !
- Merci.
Je regagnai le commissariat, le dossier au chaud sous mon pardessus. Je m'assis à mon bureau et me plongeai dans la lecture du dossier. J'avais tout mon temps, le commissaire était parti de bonne heure et ne reviendrait pas avant demain. En outre, si je me souvenais bien, le jeudi était le jour où il se rendait à son club.
Il s'avérait que Madame Duvalais allait rejoindre son amant tous les samedis, et ne se rendait pas chez sa mère comme elle le prétendait. Elle prenait soin de rentrer chez elle vers 22 heures, heure du dernier train.
Tout ça ne me disait pas ce qu'était devenu Duvalais. Je rangeai le dossier dans mon tiroir que je fermai à clé.
J'avais envie d'aller attendre le commissaire Martin à la sortie de son club pour lui faire part de ma découverte : après tout, il fallait éviter que le substitut ne referme le dossier trop tôt, Martin s'était trompé, il ne pourrait que me remercier pour mon travail : je lui évitais sûrement une bourde.
Il était un peu plus de vingt heures quand j'arrivai au club. Au moment où j'allais me présenter à la réception, je vis un petit groupe sortir d'un salon voisin.
Je me dissimulai derrière un pilier : il y avait le commissaire que je reconnus tout de suite et trois autres habitués avec lui. Mais ce qui fit battre mon cœur un peu plus vite fut la présence d'un homme grand, blond, vêtu d'un long pardessus noir, en train d'enrouler une écharpe de soie blanche autour de son cou tout en bavardant avec Martin.
Tout ce petit monde passa à deux mètres de moi, et j'attendis qu'ils soient sortis pour quitter l'abri de mon pilier.
- Excusez-moi, dis-je à un serveur qui passait par là, vous connaissez l'homme qui parle avec le commissaire Martin ? Un grand, habillé de noir, avec un foulard de soie blanc ?
L'autre jeta un coup d'oeil vers la sortie où le petit groupe prenait congé et me toisa :
- Je travaille avec le commissaire sur une affaire, expliquai-je rapidement en montrant ma carte, mais comme je le vois occupé, je me demande si le moment est bien choisi pour le déranger !
- Ah. C'est le juge Verdeuil, Monsieur. Monsieur désire que je porte un message au commissaire ?
- Non, c'est inutile. Je pensais le trouver seul. Je le verrai demain.
Je m'empressai de quitter les lieux. L'affaire se compliquait, et je sentais instinctivement que je ne pourrais pas la résoudre seul.
Je devais prendre mes précautions : seul, je ne m'attaquerai pas à un juge. J'avais besoin d'aide, sur ce coup-là, et je décidais de télégraphier à mon oncle Fulbert, divisionnaire à la PJ, et en vacances non loin de la petite ville où je venais de prendre mon poste.
Lui saurait débrouiller l'affaire et m'éviter un faux-pas préjudiciable à ma carrière toute neuve.

Dielorelei 24 juin 2008 à 21h23 · 6

Mon oncle arriva au train de 16 heures, le lendemain, comme je lui avais demandé dans mon appel au secours. En le voyant débarquer sur le quai, je ne pus m'empêcher de le comparer une fois de plus à Hercule Poirot: même bedaine, même mise soignée, il ne manquait que les moustaches parfaitement gominées. Je le rejoignis et l'embrassai affectueusement après l'avoir soulagé de sa valise. Il me demanda des nouvelles de mes parents, et se plaignit une fois de plus que sa soeur n'allait jamais le voir à Paris.
-Mais pourquoi ne viens-tu pas en Normandie, tonton Fulbert, tu sais que maman et papa seraient ravis de te voir!
-Je n'ai pas une minute à moi, mon petit Jacques, j'ai toujours une enquête sur le feu. Et même en vacances, je travaille! Tiens, pour te faire pardonner, offre moi donc une bière! et je t'en prie, cesse de m'appeler "tonton", c'était bon quand tu étais petit! tu es inspecteur, maintenant, que diable!
-Si l'affaire tourne mal, je risque de redevenir simple flic, mon oncle, et ça, ce n'est pas dans mes ambitions.
Attablés devant deux demis, je lui racontai tout depuis le début. Il m'écoutai attentivement, et je terminai mon récit en lui faisant part de mes conclusions:
-Il n'y a pas trente six solutions, mon oncle, je n'en vois que quatre:
1)le pharmacien s'est suicidé mais je n'y crois pas. Trop froid, trop déterminé, et il n'y a pas de lettre d'adieux.
2)On l'a enlevé et on le séquestré quelque part, mais je n'y crois pas non plus, il n'y a pas eu de demande de rançon.
3)Il a tout plaqué pour fuir le ridicule du mari trompé, mais ça ne cadre pas avec le personnage, il se serait vengé auparavant. Et puis, c'était plus simple de se séparer de l'infidèle!
4)et la dernière hypothèse: on l'a tué et on a caché le corps. Ça, j'y crois.
-Comme tu y vas, dit mon oncle, et qui serait l'assassin, selon toi?
-A ce stade de l'enquête, tout le monde est suspect! y compris sa femme! et le juge Verdeuil! Et le problème, c'est que je me vois mal passer par dessus le commissaire Martin pour demander au juge son emploi du temps! D'ailleurs, je me demande pourquoi Martin a tellement tenu à refermer le dossier. Pas de preuves, pas de cadavre, et hop! on boucle! c'est un peu facile, non?
Mon oncle ne répondit pas. A son air absent, je compris qu'il réfléchissait.
-Dis-moi, Jacques, les comptes du pharmacien sont nets? pas de retraits d'argent, pas de déficit, il n'était pas au bord du désastre financier? Et il a une assurance-vie?
-Pas que je sache. Les livres de comptes sont bien tenus, le compte en banque est confortable, la maison n'est pas hypothéquée. Et oui, il a une assurance vie sur la tête de sa femme, assurance contractée il y a cinq ans. Alors, qu'est-ce qu'on fait?
-Qu'est-ce qu'on fait? on reprends tout depuis le début!

Dielorelei 1 juillet 2008 à 23h33 · 7

-Il faut que tu ailles à la banque, histoire de te renseigner sur la situation financière "exacte" du pharmacien, demande aussi au notaire le régime matrimonial du couple, c'est important, ça.
-Le notaire est un des amis du jeudi. Il va avertir le commissaire que je l'ai questionné.
-Tu te débrouilles. Au besoin, j'en toucherai un mot au procureur général.
Mais nous n'eûmes pas besoin de faire intervenir la hiérarchie: le lendemain, un homme se fit écraser au petit matin par le train, à un kilomètre environ de la gare. Je m'y rendis, en compagnie du commissaire que l'on venait de tirer du lit.
Ce n'est pas facile à identifier, un homme déchiqueté par un train. Mais je n'en crus pas mes yeux quand je vis une écharpe blanche mollement accrochée aux buissons qui bordaient la voie ferrée. L'inconnu portait une épaisse pelisse fourrée, et le commissaire, se penchant sur la voie, dit d'un ton étranglé:
-Je crois bien que l'on a retrouvé notre malheureux pharmacien!
-A quoi voyez-vous ça, commissaire? demandai-je, intrigué.
-Ce sont ses vêtements, voyons, il portait cette pelisse depuis des années! Ah je n'y crois pas!
Mon oncle non plus, apparemment, quand je lui relatai l'accident. Il se rendit sur les lieux en ma compagnie -On avait déjà dégagé la voie- et scrutant les rails, il me dit:
-Il devait être déjà mort, ton bonhomme, quand le train lui a roulé dessus, il y a très peu de sang, par rapport aux suicides que j'ai pu constater. D'habitude, c'est une vrai boucherie, donc, le sang a du coaguler: il me faudrait un légiste. Parce que ça, mon petit, ce n'est pas un suicide, c'est un meurtre, et il faut prévenir le parquet. Viens, on va au commissariat, ça te donnera l'occasion de me présenter ton commissaire.
Comme je l'avais prévu, le commissaire fit grise mine en me voyant accompagné d'un divisionnaire. Il le prit même très mal quand mon oncle lui suggéra qu'il pouvait s'agir d'un meurtre. Et tenta même carrément de nous mettre des bâtons dans les roues quand mon oncle demanda d'en référer au parquet. Mais mon oncle lui fit remarquer qu'un officier de police ne peut s'opposer à l'ouverture d'une enquête, et Martin, de mauvaise grâce et en me lançant des regards furibonds, s'inclina, tout en nous prévenant que le ridicule nous guettait, et que le pharmacien s'était bel et bien suicidé.
-Et pour quelles raisons aurait-il fait cela, selon vous, dit mon oncle Fulbert.
-Que sais-je, peut-être était-il malade!
-Eh bien, l'autopsie nous le dira!
-Avec ce qu'il reste, ricana le commissaire, je doute!
-Allons, ce n'est quand même pas un sac de confettis, cet homme!
En sortant du commissariat, oncle Fulbert me confia que le pharmacien n'avait pas de fortune personnelle, que seule la pharmacie état à lui, le reste des biens étant à son épouse, et -tenez-vous bien- il avait vendu son officine un mois auparavant.
-Mais nous n'avons pas trouvé trace de cette transaction sur son compte!
-Eh non. Faut croire qu'un autre compte existe. Mais de là à le trouver! En tous cas, ce que je veux, moi, c'est l'identité du cadavre. Quand on l'aura, on aura presque résolu l'affaire.
-Si tout le monde, y compris la veuve, s'accorde à dire qu'il s'agit du pharmacien, c'est que c'est le pharmacien, non?
Car Mme Duvalais avait reconnu les vêtements du "suicidé" ainsi que la montre gousset, miraculeusement épargnée par le choc, et l'alliance, à l'intérieur de laquelle étaient gravés les deux prénoms "Edmond et Aline".
-Peut-être, dit mon oncle, ou peut-être pas.
Sachant que je n'en tirerai rien de plus, je rentrai me coucher, après lui avoir souhaité une bonne nuit.
Le lendemain matin, au commissariat fut électrique. Le commissaire ne m'adressa pas la parole, sauf pour me demander de m'occuper du travail courant, car il devait encore s'absenter.
C'est ainsi que je reçu une brave femme qui s'inquiétait de ne pas avoir vu son patron depuis six jours.
-Description de votre patron, dis-je en soupirant, tout en pensant qu'un homme a bien le droit de s'absenter une petite semaine sans que sa femme de ménage rameute tout le quartier.
-Il est grand, châtain clair, presque blond, et toujours vêtu de noir, vu qu'il a perdu sa femme il y a un an. Et voyez-vous, monsieur le commissaire, il m'avertit toujours quand il s'en va, à cause du chat!
-Inspecteur, dis-je machinalement
Instantanément, les pièces du puzzle s'étaient mises à tourbillonner dans ma tête, sans que j'arrive à les placer pour autant. Il y avait donc quelqu'un qui ressemblait à Verdeuil! c'était fou!
-Attendez-moi là quelques minutes, dis-je à la brave dame, j'ai une chose urgente à faire, je serai de retour dans cinq minutes.
Éberluée, elle me regarda sortir en courant du poste. Je filai comme un trait au petit hôtel où mon oncle avait pris une chambre, à deux rues de là, et tambourinai à sa porte.
-Mon oncle! ouvrez moi! vite!
-Alors, on ne peut plus réfléchir tranquillement en province, dit mon oncle en ouvrant sa porte.
-venez vite, c'est urgent!
Il ne posa pas de questions, saisit son manteau et me suivit.
Chemin faisant, je lui racontai la déposition de l'employée de maison, et en arrivant au commissariat, il s'adressa directement à la femme:
-Est-ce que votre patron a -ou avait- un signe particulier, demanda oncle Fulbert.
-Un signe particulier? comment ça?
-Oui, est-ce qu'il boitait, louchait, avait un truc bizarre?
-Je ne crois pas, ah! si! il lui manquait un doigt, l'index, à la main gauche!
-Je file à la morgue me dit mon oncle à mi-voix, finis de prendre la déposition de Madame, et prends son adresse. Au fait, ton chef n'est pas là?
-Il devrait rentrer vers seize heures.
-Ça m'arrange. Quand tu auras fini, file à la gare et demande si quelqu'un, correspondant au signalement du pharmacien a pris un billet récemment. Et pour quelle destination.
A la gare, personne ne se souvenait avoir délivré de billet à un homme que je décrivis avec autant de détails que possible.
-En cette saison, les déplacements sont réduits, me dit le préposé, et à ma connaissance, aucune longue destination n'a été enregistrée ces derniers jours.
Je retournai au commissariat où mon oncle m'attendait avec un homme d'aspect austère.
-Je te présente le procureur Chabal, un ancien camarade de classe, j'ai du faire appel à lui car nous en aurons besoin.
Je saluai le procureur, et regardai mon oncle.
-Il s'avère que le cadavre de la voie ferrée n'est pas celui du pharmacien. Par contre, avant d'être "suicidé" on lui a fracassé le crâne avec un objet dit contondant, et par la même occasion, amoché un peu le visage, ce qui ne facilite pas l'identification. Heureusement, il y a le doigt manquant.
-Mais alors, le pharmacien?
-Attendons le commissaire Martin.
Quand celui-ci arriva un peu avant seize heures, il s'arrêta net en voyant mon oncle et le procureur. Et seule, la vue de ce dernier l'empêcha de manifester son mécontentement.
Mon oncle attaqua bille en tête:
-Pourquoi nous avoir dit avoir reconnu formellement le pharmacien?
-Mais parce que c'est lui, que diable!
-Non. Et vous le savez très bien. Le pharmacien a ses dix doigts, et votre cadavre n'en n'a que neuf, et l'amputation n'est pas récente, je vous prie de le croire.
Blême, à présent, le commissaire Martin ne répondit pas.
-Répondez, Martin, intervint le procureur, expliquez-vous.
-Duvalais est vivant, murmura le commissaire d'une voix inaudible.
-Comment? je ne vous entends pas, dit oncle Fulbert.
-Je dis: Duvalais est vivant.
-Alors que vient faire ce cadavre?
-Répondez, enfin, Martin, dit le procureur, ou c'est dans mon bureau que ça va se passer!
-Non. Je ne porterai pas la responsabilité d'un meurtre, dit le commissaire Martin. Voyez-vous, Duvalais, se sachant trompé, est allé trouvé l'amant de sa femme dans l'intention de le tuer. Il s'est servi d'un chandelier. Puis il est venu me trouver et m'a supplié de l'aider. Vous comprenez, ici, c'est une petite ville de province, un scandale de cette envergure n'était pas pensable. Et je lui devais un service. Avec l'aide de nos amis du cercle, nous sommes allés chercher le cadavre, cet homme, nous ne le connaissions pas. Nous avons gardé le corps le temps de l'habiller comme Duvalais, lui mettre son alliance et sa montre, et nous avons attendu le moment propice pour déposer le corps sur les rails.
-Mais le pharmacien n'a pas tué cet homme le fameux mardi de sa disparition?
-Non. Il avait mis sa disparition en scène pour qu'on ne puisse l'accuser, au cas où, par un hasard malencontreux, quelqu'un aurait découvert le corps. En fait, il avait tout programmé : Il avait projeté de s'enfuir une fois toutes ses liquidités à l'abri. Il a tué cet homme il y a trois jours.
-Et où l'avez vous gardé, ce corps?
-Dans un abri de jardin, chez le juge Verdeuil. Par cette température, il ne risquait pas de se décomposer tout de suite.
-Pourquoi verdeuil a-t-il trempé dans cette affaire?
-Parce que...et le commissaire se mit presque crier, parce que, dans notre jeunesse, nous avons commis un acte horrible! enfin, pas moi, je n'étais que simple témoin, mais verdeuil, et Pochard le médecin, ont violé la soeur de Duvalais au cours d'une nuit de beuverie, et Duvalais, s'il n'a jamais porté plainte -ni sa soeur- à cause du scandale, nous a toujours dit que nous étions redevables. Envers lui, envers sa soeur. Et quand il a commis ce meurtre, il nous a dit que le moment était venu de payer notre dette.
-Mais vous, vous n'aviez rien fait?
-Non. Non, je n'avais rien fait, justement, je n'étais pas intervenu pour empêcher le forfait. Et aux yeux de Duvalais, j'étais aussi coupable.
-Et il est où, Duvalais?
-Caché chez le juge Verdeuil.
-Eh bien, vous savez ce qu'il vous reste à faire, n'est-ce-pas, cher Divisionnaire, chercher Duvalais pour l'arrêter. Et n'oubliez pas ceux qui l'ont aidé, termina-t-il en se tournant vers Martin qui, les yeux baissés, semblait absent.
-Je laisse ce soin à mon neveu, dit oncle Fulbert, après tout, c'est son enquête. Ensuite, je le laisserai retourner aux charmes discrets de la province! avec, je l'espère pour lui, une petite promotion en prime!
Ah! j'oubliai, dit oncle Fulbert avant de sortir, en se retournant vers le commissaire Martin: vous savez, habiller l'inconnu avec les vêtements de Duvalais, passe encore, mais quelle idée de lui laisser l'écharpe de soie blanche!

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