Ma grand-mère et moi, empruntions un sentier étroit bordé de talus moussus et d'arbres drus. Le jour s'estompait et l'ombre des sous bois devenait de plus en plus épaisse et menaçante. Je pris la main de grand mamy que je serrais très très fort !!!
La peur m'envahissait. Quand subitement, nous vîmes une femme qui venait dans le sens inverse avec une brouette chargée de foin.
Au grand dam de mamy, nous nous écartâmes pour lui laisser le passage libre. Grany ne devait pas l'aimer beaucoup !
Quand elle posa sur moi ses grands yeux bruns, j'eus l'impression de la connaître depuis toujours et j'éprouvai, contre toute attente, un sentiment indicible de bonheur.
Bonne maman hâta le pas et mes petites jambes arrivaient à peine à la suivre.
Nous rentrâmes, toute les deux essoufflées à la maison, et sans en connaître la raison mon cœur chavirait !!!
Papa étonné de nous voir dans cet état, nous demanda : « que vous est-il arrivé ? »
Ma grand-mère répondit d'un ton de voix plus que contrarié et en me montrant du menton : « nous avons croisé sa mère ».

Psychologie des mercredis en septembre 2008
Psychologie · les mercredis · 12 chapitres · 4 plumes · écrite du 3 septembre 2008 à 07h39 au 1 octobre 2008 à 15h59 · 560 lectures à l'époque
J'ai crié : "Quoi ?... mais... vous m'aviez dit que ma mère était morte !"
- "Elle l'était pour nous, répondit mon grand-père, elle a fait des choses qui ne se font pas..."
- "On espérait qu'elle ne reviendrait pas, renchérit mamy."
Les larmes me vinrent aux yeux et je courus m'enfermer dans ma chambre.
Je mis un disque, je ne sais plus ce que c'était, de la pop anglaise, je crois, et cachai ma tête dans mon oreiller pour pleurer toute mon âme sans retenue.
Le lendemain je retournai sur ce chemin, seule cette fois. Du fait de mes onze ans, je n'avais normalement pas le droit de m'éloigner autant de la maison sans être accompagnée. Mais j'estimais que vu le mensonge de mes grands-parents, j'avais bien droit à un peu de désobéissance !
J'étais donc sur le chemin, traînant les pieds dans la poussière, espérant croiser ma mère et sa brouette chargée de foin.
J'exprimais ma colère en donnant des coups de pieds sur tout et sur rien.
De quel droit m'avaient-ils dit qu'elle était morte ? De quel droit !!! Toute mon enfance s'était construite avec cette idée.
J'étais amputée d'une partie de moi-même et jamais je ne leur pardonnerai.
Même si les faits qu'elle avait commis étaient graves, je devais connaître la vérité. Mon équilibre psychologique en dépendait et aujourd'hui je savais que ma vie ne serait plus jamais pareille.
Subitement j'aperçu dans le sentier poussiéreux un escargot qui lambinait au gré de sa fantaisie. Alors sans raison apparente, je l'écrasai de toutes mes forces. J'entendis sa coquille qui se brisait et bizarrement je n'éprouvai aucun remord, moi qui d‘habitude confiais mes joies et mes peines à tout animal.
Une odeur d'acacia vint chatouiller mes narines, alors j'inspirai profondément pour avoir du souffle et je criai : « Maaaman c'est moi, Véronique ». J'entendis l'écho de ma voix qui résonnait dans le petit bois.
Mas rien ni personne ne me répondit.
Un rai de lumière qui dansait dans le feuillage argenté d'un bouleau, m'exhorta à faire un vœu. Et je m'entendis dire à voix haute : «Voir maman, voir maman !!!» J'attendis un moment, mais le vœu ne se réalisa pas.
Alors, j'appelai à la rescousse les elfes et les fées de la forêt. Mais eux non plus ne satisfèrent pas mon attente.
Le cœur brisé, je pris le chemin du retours quand j'aperçut un écureuil dans les fourrés. Ses yeux vifs, sa queue en panache et son beau pelage roux m'émurent. Je lui confiai mon désarroi, alors il me dit, dans un langage que j'étais la seule à comprendre: « Reviens, encore et encore, ne te décourage pas. Tu vas la voir ta maman !!! ».
Ce petit animal m'avait parlé avec ses yeux. Ils avaient la même couleur que ceux de l'inconnue croisée la veille. Ma maman!!! Et du haut de mes onze ans, je crompris que ce que j'avais eu le temps de lire dans ses yeux là c'était la détresse d'une mère privée de son enfant. Un chagrin immense remplaça la colère qui bouillonnait en moi depuis la veille. Je me laissai tomber au pied du bouleau le laissant éclater. Les larmes jaillirent d'un coup, telles les eaux d'un torrent trop longtemps retenu par un barrage. Elles coulèrent longtemps, trempant mon visage, dégoulinant le long de mes joues, de mon cou. Je finis par m'endormir, le nez enfoui dans la mousse et un peu enivrée par l'odeur qui s'en dégageait. Je dûs dormir lontemps, épuisée par ces larmes salvatrices. Je me sentais mieux en dépit du froid et de l'humidité. Je me redressai et m'appuyai contre le tronc rugueux et écoutai les bruits environnants. Le huhulement d'une chouette, le cri d'un oiseau pas encore endormi, le bruissement du feuillage. Le paysage disparaissait peu à peu car la nuit étendait de ses longs doigts son rideau noir. Je ne ressentais aucune peur.
Des appels, des aboiements se firent soudain entendre, venant troubler ma quiétude. On me cherchait! Je ne voulais pas qu 'il me trouve.
La lumière cendrée de la lune filtrait à travers le feuillage des arbres et guidait à travers bois mes pas effrénés. Je fuyais le mensonge et l'hypocrisie qui déchiraient mon cœur et mon âme. La haine qui me taraudait annihilait la peur que je ressentais face aux ombres et aux mystères de la forêt. D'ailleurs si je mourais ils crèveraient de douleur. Tant mieux, pensais-je. Ils le méritaient!!!
Je culbutai sur une racine saillante et tombai de tout mon long sur le sol. Je tendis l'oreille et constatai avec bonheur que les aboiements et les appels s'estompaient. Je me relevai. Je voulais marcher jusqu'au bout de la nuit. Mais c'était sans compter avec mon genou écorché qui pissait le sang et une ampoule au pied qui me faisait souffrir. Je boitais de plus en plus et la fatigue me gagnait petit à petit. J'aperçu un chêne si vieux que le tronc était complètement creux. Il me tendit ses bras et m'offrit l'hospitalité. Alors, je me glissai en son sein. Non seulement j'avais un gîte pour la nuit, mais j'avais l'impression d'être protégée par ce géant centenaire.
La forêt avait repris son calme, les recherches avaient cessés. J'espérais que ma disparition les avait plongés dans un état profond d'inquiétude!
Une douce odeur d'humus se dégageait des sous-bois et j'inspirais l'air à plein poumon. Une amanite rougissante me souhaitait la bien venue, quand subitement mes paupières devinrent de plus en plus lourde et je m'endormis dans le giron du vieil arbre.
Je fut immédiatement plongée dans un rêve merveilleux. Je cheminais dans cette forêt. Quelqu'un à la peau douçe avait saisi ma main et la tenait fermement dans la sienne. Des elfes et des lutins saluaient notre passage, accompagnés du joyeux chant des oiseaux.
Nous arrivâmes dans une clairière ensoleillée où de nombreux lapins batifollaient autour d'un cabane aux fenêtres garnies de fleurs. La porte était entrouverte, une bonne odeur de soupe en sortait. Je levai enfin la tête pour découvrir le visage de la personne qui m'avait ammenée là et que j'avais suivie sans inquiétude.C'était ma maman qui me souriait, ses grands yeux brillants de joie.
-"Nous sommes réunies à présent." Dit-elle.
Nous étions sur le point de franchir le seuil de la porte qu'un cri retentit .
Je sursautai et essayai de m'enfuir. Mais mes jambes refusaient d'avancer, une horrible douleur tenaillait mon genoux. Je m'éveillai.
Mon genou me faisait mal et mon estomac me tiraillait. Je me demandais comment j'arriverais à me tirer de cette situation? Les aboiements d'un chien, dans le lointain, me donnaient un peu d'espoir. Peut-être allais-je trouver quelqu'un pour m'aider! Tant bien que mal, je me dirigeais vers l'endroit d'où provenaient les aboiements. Les arbres devenaient de moins en moins denses et petit à petit, je sortais de la foret.
Je me retrouvais sur un coteau herbu et j'apercevais, à travers la brume épaisse, qui couvrait la vallée, quelques maisons et une petite église. J'empruntais un chemin de terre bordé de talus fleuris de fleurs sauvages. De petites marguerites, des angéliques aux ombrelles blanches, des asters et des tanaisies m'offraient leurs couleurs et leurs parfums particuliers.
Je finis par aboutir près d'une maison en pierre grise entourée d'un verger composé de pommiers et de poiriers. Je me glissais en dessous de la clôture pour ramasser quelques pommes et me remplir le ventre. Quand soudain, j'entendis, derrière moi la voix grave d'un homme qui disait : « Tu voles mes pommes. Petite voleuse!!! Qui es-tu?»
Je m'entendis balbutier :
-"J'ai faim et je voulais simplement manger."
-"Qui sont tes parents?" Demanda t-il.
-"Mon père s'appelle Léon Maréchal et j'habite Latour."
-"Ah, je le connais bien et quand je lui dirai ce que tu faisais chez moi, il ne sera pas très heureux. Surtout que ta mère ..."
-"Vous connaissez ma mère?"
-"Allons, ça suffit." Puis il ajouta : "Telle mère, telle fille!"
Innocente que j'étais!!! J'en éprouvais une très grande fierté. Je ne comprenais pas qu'à sept ans, déjà, je portais les stigmates de la « faute » de l'un de mes parents.
Mais comment faire pour qu'il ne prévienne pas mon père et Mamy? Vite, je devais trouver un pieux mensonge.
-"Je suis à la recherche de mon chien. C'est un petit brun et blanc avec un collier rouge. Vous ne l'auriez pas vu passer ?"
Mon visage angélique mais sale ne l'émut pas.
-" Fiches le camp!" M'ordonna-t'il en postillonant. "Et ne reviens plus par içi."
Je me le tins pour dit et m'éloignais en claudiquant, deux pommes habilement dissimulées dans mes poches.
Dès que je fus rentrée dans le bois, je m'assis sur une branche tordue mise bas par une tempête et dévorais les pommes dont le gout sucré me parut plus délectable que le plus moelleux des gâteaux. Le trognon même y passa. Il ne resta de mon larçin que la queue qui s'en alla enrichir l'humus de la forêt.
Que faire ???? La journée était déjà bien avancée et bientôt le soir tomberait. Je ne pouvais tout de même pas passer la nuit dans la forêt. Les pommes volées n'avaient réussi qu'à raviver ma faim. Pourtant je ne voulais pas rentrer à la maison. Grand mère devait être dans tout ses états !!! Tant pis, elle l'avait bien mérité! Papa méritait plus de souffrances encore. Il m'avait menti, avait abandonné maman. Il la laissait vivre loin de moi, enfin pas si loin que cela, puisque nos chemins s'étaient croisés. Le chagrin à nouveau me submergea et les larmes inondèrent mes joues. La gamine que j'étais, insouciante
jusqu'alors, venait de découvrir une souffrance qui n' avait rien à voir avec ses petits chagrins d'enfant.
-"Que fais-tu là, petite?
La voix qui tombait du ciel me fit sursauter, manquant de tomber de ma branche. Je levais des yeux effrayés et rouges vers une grandes silhouette que mes larmes m'empechaient de voir clairement. Du revers de ma manche, je les essuyais.
Devant moi se tenait Arthur, le jeune garde-chasse, le fusil en bandouillére et 2 faisans morts attachés à sa cartouchière.
-" Mais je te reconnais. Tu es la petite fille du moulin, chez les Hautbois. Tous le monde te cherche par là. Viens, dit-il en em tendant une main calleuse, je vais te ramener."
- " Non!" M'ecriais-je en sautillant sur mes pieds. Ma cloche se rappela énergiquement à moi, me faisant grimacer.
-"Non?" Répéta le garde-chasse en s'accroupissant devant moi et me prenant la main. "Et pourqui, s'il te plaît ?"
- "Ils m'ont menti, ils ont dit qu'elle était morte mais c'est pas vrai, c'est pas vrai ." Et je me remis à pleurer à gros sanglots.
Surpris par cet accès de larmes, Arthur ne savait plus que faire. Il n'y connaissait rien en enfant, il n'avait ni frère, ni soeur. Il regarda la petite frimousse sale, où la crasse se lézardait par les rivières de larmes, où les yeux rougis parlaient de détresse réelle. Il savait pourtant l'inquiètude de la famille, le père qui avait chercher tout le jour sa fille chérie, la grand-mère qui accusait 'cette fille-là' qui était revenue en son village. Personne n'avait imaginé que la fillette se fut enfuie. La nuit qui assombrissait le bois l'incita à prendre une décision.
-"Je te ramène chez moi. Ma mère saura quoi faire."
Je lui emboitais le pas en reniflant, soulagée d'avoir quelqu'un qui me tienne la main.
Devinant ma fatigue, il déposa les faisans et me hissa sur ses large épaules.
-"Accroches-toi à mon cou." Me dit-il en se baissant pour les ramasser. Nous marchâmes lontemps et bercée par le rythme de ses pas qui allaient au gré des raidillons, des montées plus importantes, je respirais son odeur. Sa veste sentait le bois, la fumée, l'odeur du sang des oiseaux morts aussi. A nouveau, je m'endormis. Je sentis qu'on me déposait dans un fauteuil et j'ouvris les yeux. Nous nous trouvions dans une pièce assez petite, une longue table rectangulaire recouverte d'une toile cirée jaune occupait presque tout l'espace.
Un lourd poêle en fonte diffusait une chaleur bienfaisante. Il était garni de poignées en cuivre qui brillaient d'un bel éclat. Sur la cheminée des objets en cuivre brillaient tout autant. Une dame autour de casseroles qui dégageaient des odeurs allèchantes. Je sentis mon estomac se criper. Ma faim se réveillait.
-"Vois dans quel état tu t' es mise ma pauvre enfant!" Me dit-elle en s'avançant vers moi. Elle était toute menue.
L'odeur de la soupe aux pois me faisait saliver. Me désignant le bout du banc de bois, elle déposa une assiette devant moi. Jamais soupe ne me parut plus délectable. Et le pain etait un miracle de fraicheur, moëlleux dans la main et léger dans la bouche. Je me remplis l'estomac, mâchant et buvant à la cuillère. Absorbée par mon repas, je ne me rendis pas compte que la mère et le fils s'étaient rassemblés dans un coin et discutaient à voix basse.
Je ne levai le nez de mon assiette que quand j'entendis la porte se refermer. Un coup d'oeil derrière moi me permit de réaliser que le garde-chasse était sorti, laissant sa mère aux prises avec le plumage des faisans. Le verre de lait que je bus acheva d'assoupir ma méfiance, me laissant dans une sensation de bien-être. Mes paupières s'apesantirent et je glissai dans un sommeil reconfortant, coinçée entre la table et le mur de torchis. Je ne me reveillai qu'au frôlement d'une main contre ma joue. Une odeur de tabac froid s'en dégageait. Elle me fit penser à papa. C'etait lui que je découvris en ouvrant les yeux, papa et ses joues mal rasées, ses yeux cernés et sa veste noire qu'il mettait quand il pleuvait. Je me jetai à son cou, l'embrassant malgré le picotage de ses poils de barbe, heureuse de le retrouver après deux jours d'escapade.
Il ne cessait de répéter :
-"Ma petite fille, ma petite fille..."
-"Papa, je veux savoir ce qui s'est passé avec maman. Pourquoi elle est partie, pourquoi elle ne m'a pas reconnu?"
Mon papa eut l'air soudain vieux. Il s'assit à côté de moi tandis que, du coin de l'oeil, je vis le garde-chasse et sa mère s'éclipser discretement.
-" Je crois qu'il est temps de t'expliquer. Ta maman est malade, ma chérie. Après ta naissance, elle a fait une trombose qui ne lui a laissé que peu de séquelles. Du moins le pensions-nous. Quand elle s'est reveillée, elle ne se souvenait ni de sa grossesse, ni de son accouchement. Les docteurs ont trouvé cela presque normal, ta mère se souvenant pourtant de tout le reste. Quand elle est rentrée, la vie a repris son cours. J'étais heureux avec ma femme et mon adorable petite fille. Un soir où je suis rentré plus tôt, je l'ai trouvée avec ses mains autour de ton cou, tu etais déjà toute bleue. Je l'ai repoussée, je t'ai fait du bouche-à-bouche et tu as respiré à nouveau. Ta mère criait que tu n'étais pas son enfant, qu'elle n'avait pas eu d'enfant, que c'était le Diable qui t'avait conçu et amené là, qu'un ange lui avait dit de t'éliminer et tout un tas de bétises dans le même genre. J'ai décidé de la faire hospitaliser dans une bonne clinique. Hélas, les traitements n'ont rien pu faire, ta mère glissait dans la démence. J'ai preferé te dire qu'elle était morte. J'ai appris hier qu'elle s'était échappée de la clinique et qu'elle venait d'être reprise près du village. Ma chérie, je ne voulais pas te faire du mal, je n'ai pensé qu'à te proteger. Je t'aime, mon petit trésor en sucre et j'ai eu si peur quand tu es partie."
-"Je ne le ferai plus, papa. Je te le promet!" Dis-je en levant solennellement la main droite.
Mon papa me serra très fort contre lui et me ramena à la maison où j'avais toujours été heureuse.
Si je pense encore à ma maman ,je l'imagine plus comme une fée des bois que comme une pauvre folle. Et je suis heureuse de vivre pour toujours avec mon papa.

