Il est habillé tout en noir, un chapeau à larges bords cache sa calvitie, ne montrant que les cheveux couleur poivre et sel qui lui restent et qu'il porte noués en queue de cheval. La seule note de couleur dans son habillement est ce noeud rouge. Son accordéon aussi est rouge, d'un rouge éclatant, il est bordé de dorures qui scintillent à chaque mouvement de l'instrument. Les longs doigts du musicien virevoltent sur les touches, ses pieds chaussés de moccassin vernis marquent la cadence.
Sur la piste, les couples évoluent sur le parquet bien ciré. Au dessus d'eux tournoie une lumière venue d'on ne sait où.
Les garçons de salle traversent la piste, passant de table en table avec dextérité et indifférence.
Soudain la chanteuse jaillit des coulisses en entonnant un air connu. Le public s'arrête, les applaudissements résonnent.
Et lui, tapi dans un coin, le dos appuyé contre le velour du siège sourit enfin, s'autorise à boire une gorgée de wyskie plus très frais, les glaçons ayant disparus depuis longtemps .

Romantique des vendredis en septembre 2008
Romantique · les vendredis · 5 chapitres · 4 plumes · écrite du 12 septembre 2008 à 09h22 au 1 octobre 2008 à 19h11 · 615 lectures à l'époque
La chanteuse, il vient la voir tous les soirs. Il sait qui elle est. C'est la fille Dejoix.
Elle ne se rappelle sûrement plus de lui mais ils habitaient dans la même rue.
Il y a bien longtemps. Dans une autre vie lui semble-t-il.
Elle est toujours aussi belle. Elle a toujours aimé l'accordéon. Au collège, déjà, elle disait:" L'accordéon, c'est comme la mer." Les autres riaient, se moquaient. Lui, Georgio, il n'osait lui répondre:" Oui, c'est comme la mer." Car il n'avait jamais vu la mer. Maintenant, il sait. Grâce à sa tante Isabelle, il a découvert l'océan, ses plages de galets, puis celles de sable fin. Et il est parti sur les mers. Maintenant, il est revenu et il sait. L'accordéon, c'est comme la mer, avec l'amertume de l'écume, avec le soleil qui vient danser dans les yeux des amoureux.
Pour elle, elle qui ne l'a pas reconnu, il va l'accompagner silencieusement, faire danser ses doigts sur les touches nacrées de l'accordéon, les caresser comme il aimerait la caresser, avec douceur, avec patience, avec dextérité. Et il va l'écouter chanter, encore, et encore, se laisser bercer par le timbre velouté et envoutant de la belle. Et il va imaginer mettre ses notes sous ses paroles, les faire s'envoler plus haut que le plafond enfumé.
Les applaudissemnt éclatent. La chanteuse aux lèvres très roses salut, agitant sa crinière de cheveux noirs bouclés.
Lui aussi applaudit. Chaque soir, il l'applaudit à en avoir chaud aux mains. Mais jamais elle ne tourne les yeux vers cet admirateur discret. Elle ne regarde que les tables devant. Normal, ces spectateurs-là ont payé pour être aux premières loges. Et lui, ce qu'il gagne avec son accordéon ne lui permet pas ce luxe-là. Déjà, Marie Dejoix a repris le micro et entame un slow. La lumière se tamise, des couples s'enlacent sur le parquet de la piste de danse et se balancent, les yeux dans les yeux, la peau frémissante sous la main de l'autre.
Des petites étoiles argentées tournent au-dessus des danseurs. Mais l'une d'entre elle est la plus belle et la plus brillante, c'est la chanteuse, Marie Dejoix qui chante et se balance au rythme de la musique.
Sa voix est douce, sensuelle et son parfum suave.
Georgio ému voudrait tellement lui dire... Lui dire... Malheureusement, il n'a jamais été un beau parleur. Ses sentiments, il les exprime par la musique et chaque note qu'il joue est un baisé pour la belle, qui reste sourde à ses émois. Elle est ailleurs !
La mélodie se termine, les lumières se rallument et sous les applaudissements, Marie quitte la scène.
Georgio connaît ses habitudes par cœur. Il sait qu'elle est allée se refaire une beauté. Quand elle reviendra : ses lèvres seront plus rouges, son teint plus clair, son parfum plus prononcé et ses cheveux recoiffés.
Georgio, lui, boit un grand verre de whisky. Il noie son chagrin.
Bientôt elle sera de retour et elle chantera à nouveau. Alors, le cœur de Georgio s'enflammera et les notes de son accordéon enverront mille baisers.
Marie pénètre dans sa loge alors que les applaudissements fusent encore .Elle est revenue plusieurs fois sur la scène répondre aux ovations de ses admirateurs .Elle entre dans sa loge où règne un charmant désordre , secondé par des effluves de parfums , de produits cosmétiques et de sueur .Elle enlève ses haussures vernies aux talons trop hauts ,les abandonne au milieu de la pièce ,dégraffe sa robe , l' enjambe et l' abandonne également sur le tapis .
D'une main tremblante , elle allume une cigarette , en aspire avec avidité la fumée qu'elle garde un long moment dans sa gorge puis l' exale avec une lenteur étudiée.
Elle s'affale dans le sofa bleu turquoise aux accoudoirs usés .De dessous un énorme coussin jaune , elle sort une bouteille de porto à moitié vide .Elle avale une rassade au goulot puis soupire en s' essuyant les lèvres .
Une demi-heure !!! C'est le temps qui lui reste pour se reposer avant la deuxième partie de son spectacle .Elle est tellement lasse ! Péniblement , elle s'extirpe du fauteuil et se dirige vers le lavabo Le miroir éclairé par la lumière blafarde du néon , lui renvoie un visage connu d'elle seule .Ses cheveux noirs sont fourchés et auraient bien besoin d'une coloration On voit les repousses.Ses yeux bleus jadis si éclatants se sont ternis , de fines ridules les auréolent et elle a dû ajouter une couche suplèmentaire de fond de teint pour masquer ses cernes .
Elle se pince les joues et mordille sa lèvre supérieure .Combien de temps fera t-elle encore illusion ???
Elle se demande ce que son accordéoniste peut lui trouver , lui ,qui chaque soir , la regarde d'un air éperdu .Il ne l' interesse pas .Elle a fini de croire en l' amour .Trop de désilusion dans cette vie de nomade qu' elle mène depuis si longtemps , trop longtemps .Ah si , elle avait su .
Elle se revoit à l' âge de vingt ans .Elle était belle , jeune , libre .
Elle chantait seulement pour ses amis.Il y avait Paul , Pierre , Simone , Roland et tous les autres.
Et puis Giorgio et son accordéon ,qui est parti voguer sur les mers et pour qui son coeur battait . Il n' en avait jamais rien su , obsédé qu'il était par le grand large .
Depuis quelques jours , il y a au fond de la salle ,un type qui lui ressemble un peu . Elle décide d'aller s'asseoir à sa table après le spectacle .Elle fait cela chaque soir
C'est sa façon à elle de repousser l' angoisse de la solitude .Elle choisit une table au hasard et se joind aux occupants ravis pour leur offrir un dernier verre .Ce soir , elle va retrouver son destin .

