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Romantique des vendredis en octobre 2008

Romantique · les vendredis · 7 chapitres · 3 plumes · écrite du 3 octobre 2008 à 23h18 au 24 novembre 2008 à 17h27 · 732 lectures à l'époque

Mika 3 octobre 2008 à 23h18 · 1

Brasserie de la gare 23h, un vendredi soir d'automne pluvieux...

Plus que trois heures avant la fermeture. Je commence à saturer. Des heures déja que je sers et re-sers les éternels pochetrons du quartier et les anonymes éphémères en transit. Des heures à subir passivement les raisonnements douteux et les plaisanteries salaces. Des heures à supporter les regards indifférents et les invectives de clients qui ne me voient plus que comme un automate distributeur... Pas un merci, pas un au revoir...Des heures à me sentir transparent au milieu des autres.
Quand je suis du soir, que les nuits sont longues,j'ai souvent l'impression de ne faire plus qu'un avec ce rade. Un simple meuble. Anonyme. Usuel. Sans âme propre.Seul...

Quand l'heure stagne comme ce soir, il me tarde de rentrer chez moi... mais au fond je sais que c'est une autre forme de solitude qui m'y attend. La chambre obscure aux relents de tabac froid, le répondeur sans messages, la boîte mail vide, mon vieux plumard qui n'a pas été fait depuis qu'elle est partie... et pour seul compagnon le fond de whyskie éventé posé sur l'accoudoir du canapé...
Cette solitude cachée est finallement plus facile a supporter que la mascarade de vie sociale de ce boulot ingrat!

A cette heure tardive la salle du restaurant est vide, lumières éteintes et chaises dressées pieds en l'air sur les tables. Les trois clients encore présents se pressent sous les spots du comptoir de zinc comme des moustique sous un lampadaire.
Derrière la baie vitrée la nuit est tombée rapidement et dans la rue déserte le temps semble s'être figé. La fine averse de crachin ne semble plus s'arrêter dans la lumière vascillante du lampadère. Le macadam noir brille d'une fine pellicule huileuse.
Presque une heure que personne n'est plus entré se réchauffer devant un bon café ou s'abrutir devant un bon calva. L'alcool commence à rendre muets les derniers traînards qui noient leurs regards rouges fatigués aux cernes bouffies dans leurs verres de bière dégazée. Je ne devrais plus avoir à attendre trop longtemps avant que les irréductibles ne fassent place nette...Et enfin retrouver mon vieux lit froid et mon appart' toujours aussi creux.

Une heure du matin... Le dernier client vient de me payer. L'équilibre instable, il sort du bar en réajustant son écharpe et en maugréant contre la fine pluie qui n'a toujours pas cesser. Une douce brume commence même à envahir la rue et en adoucit les angles agressifs.
Le ménage est vite fait. J'éteins les dernières lumières et enfile mon blouson. Dehors l'air nocturne est vivifiant. Le crachin rafraîchit mon visage et me tire un instant de ma torpeur dépressive. Cette nuit brumeuse est belle. Apaisante. Je rentrerai à pied!
Alors que je commence à tirer la lourde grille de fer rouillé pour clore ce foutu rade une douce voix féminine perce la brume et me fige sous le crachin.

-"Vous fermez?"

Je me retourne. Dans l'ombre du mur un femme en parka complètement détrempée me regarde en tenant une grosse valise dans chaque main. Surpris je n'arrive pas à répondre.

"Laissez moi juste me réchauffer quelques minutes devant un thé... S'il vous plaît!" Murmure-t-elle la voix éteinte. "Après je vous laisserai tranquille..."

Clothilde 4 octobre 2008 · 2

Elle me regarde d'un air implorent, avec un air de chien battu. Ses yeux immenses d'un bleu pervenche sont remplis de larmes. Elle a une jolie bouche. Le froid a bleui ses lèvres et maquillé ses joues de rouge. Une petite goutte d'eau perle à l'arête du nez. Ses longs cheveux noirs trempés sont plaqués sur sa tête et pendouillent misérablement. Elle est très belle dans sa détresse!
D'où vient-elle ?? La gare se trouve de l'autre côté de la ville et il n'y a plus de taxi à cette heure.
Je n'hésite que le temps de fermer la grille a double tour.
Je saisis son lourd bagage.
-J'habite à deux pas, suivez moi.
Elle reste un instant figée sur place me regardant emporter ses valises, elle hésite.
Je reviens sur mes pas et lui dit :
-"Vous avez peur ?"
-"Un peu je ne vous connais pas!"
-"Moi non plus mais ce n'est pas une raison pour se laisser tremper davantage, avez vous un endroit où passer la nuit ?"
Les larmes contenues jusqu'alors jaillirent d'un seul coup. Elle ne pouvait plus réprimer les sanglots qui la secouaient.
-"Faites moi confiance,venez au moins vous réchauffer et vous restaurer, vous êtes livide."
Elle se décida enfin à me suivre, elle titubait de fatigue. Je règlais mes pas aux siens et nous parcourûment en silence les deux patés de maisons qui me séparaient de mon immeuble.
C'est seulement devant la porte cochère de mon immeuble que je pensai à l'état de mon appartement. Il était trop tard pour faire marche arrière. Tant pis!!!

Clothilde 10 octobre 2008 à 07h18 · 3

J'habite au numéro vingt sept de la rue Sainte Cécile. Dans une ville industrielle dont je vous tairais le nom afin de ne pas faire la publicité de la brasserie où je travaille. Le patron ne mérite pas de publicité, gratuite qui plus est!

Elle hésita encore un instant sur le seuil de la porte, regardant le hall d'entrée, les boîtes aux lettres remplies de publicités, les deux portes du rez de chaussée et le large escalier en bois verni qui grimpait en colimaçon.

-"J'habite au troisième,aurez vous la force de monter?"
-"Oui." Me dit-elle d'une voix blanche.
-"Passez devant!" Lui dis-je en refermant la porte.
Lentement, elle gravit trois marches tandis que, une valise dans chaque main,je la suis.

Tout est silencieux. Sur le palier du premier, il y a une paire de grosses chausures qui sèchent sur le paillasson et on perçoit un ronflement.
-"C'est Oscar, il est pensionné, il fait de la marche tout les jours."
Elle ne répond pas, concentrée sur son effort pour monter.
Elle s'aggrippe à la rampe et reprend son souffle après chaque marche gravie.
Subitement,elle perd connaissance et s'affale contre moi.

Pierrette 10 octobre 2008 à 09h52 · 4

Je la portais dans mes bras jusqu'à mon appartement. Elle reprit doucement connaissance, puis elle me dit avec un accent étranger :
-"Je vous dérange !"
-« Mais non, je suis une âme esseulée à qui vous tiendrez compagnie. » Lui répondis-je.
Dans la lumière de mon abat-jour, je remarquai qu'elle avait une ecchymose à l'œil droit.
Elle tremblait de froid ou de peur, je ne savais pas très bien. Je la priai de s'asseoir près de l'âtre pour se réchauffer et se sécher.

Elle posa sur moi un regard triste, puis me dit :
-« Vous ne me demandez pas qui je suis !»
-" Non." Lui répondis-je. "Que m'importe ! Vous êtes là et ça me suffit."
Chaque fois que je rentrais chez moi, mon canari « Fifi », heureux de nos retrouvailles, chantait à tue-tête. Pour détendre l'atmosphère, je lui dit en montrant l'oiseau :
-"Lui aussi est heureux de votre présence."
Elle me fit un léger sourire et subitement elle me confia :
-"Je suis roumaine et je travaille dans un établissement qui s'appelle : « Folle Amour ». Je ne peux plus supporter cette situation et je me suis enfuie.
A cette heure, mon protecteur est certainement à ma recherche.
En m'aidant, vous risquez des représailles de la part de mon « ami ». Il n'est pas un enfant de cœur."

Je restais un moment interloqué par cette déclaration, puis je me précipitais pour fermer mes rideaux.

Pierrette 17 octobre 2008 à 07h01 · 5

Je m'assurai qu'aucun jet de lumière ne filtrait de mon appartement.

Pour se réchauffer et se sécher, elle s'était s'assise sur un gros coussin moelleux près de la cheminée. Elle avait un air grave qui me laissait penser qu'elle devait avoir, dans son âme, des blessures qui la rongeaient.

J'éprouvais pour cette femme déchirée de la compassion et je voulais la recevoir comme on reçoit un ami ou une amie qui traverse des moments difficiles.

Dans l'âtre, les bûchesse consumaient et libéraient leurs effluves boisés, et crépitaient dans la danse des flammes. Ses joues rosissaient. Elle se détendait, prenait confiance et se réchauffait.

Je lui proposai quelque chose à boire. Elle posa son regard sur un verre. Puis sur une bouteille de whisky qui était presque vide. Après avoir beaucoup bu la veille, je les avais déposés sur le parquet près de mon fauteuil à carreaux bleus et beiges.
Je me sentais gêné. Cette bouteille et ce verre qui traînaient étaient les témoins de mon désordre et de mon penchant pour l'alcool.
Dans un gobelet, je versai le peu de cette « eau de vie » qui me restait et lui donnai.
Par expérience, je savais qu'il n'y avait rien de plus efficace pour essayer d'oublier.
Un moment, elle contempla le liquide ambré et voluptueux. Puis, elle le but d'un seul trait.

Dans le frigo, il me restait quelques tranches de pain et un peu de fromage. Je lui demandai
si elle avait faim ? Mais, elle me fit non de la tête.
Alors, je lui proposai de rester, quelques temps chez moi, et de se reposer sur le canapé.
Je me disais que demain était un autre jour. Et que je trouverais une solution !

Pierrette 24 octobre 2008 à 09h07 · 6

Samedi matin onze heures, mon réveil sonne et je m'extirpe difficilement de mon lit.
Je suis dans les vaps, la nuit a été agitée et j'ai très mal dormi.
J'ouvre mes rideaux. Dehors la vie bat son plein : des enfants jouent, des moteurs vrombissent et des voitures de police aux sirènes hurlantes et aux gyrophares allumés passent à toute vitesse.

La police ! Je me souviens de mon invitée, alors vite j'enfile mon peignoir éponge, couleur bleu et, sans faire de bruit, je me dirige vers la salle de bain.
Je me lave, je me rase et je m'habille. Je n'aime pas me regarder dans le miroir : mes cheveux grisonnes, le vin et l'alcool me donnent une petite bedaine et j'ai le teint horriblement blafard !!
Ma toilette terminée,je prends, sur la pointe des pieds, la direction du salon. La tête enfouie dans un coussin comme une gamine, elle dort toujours. Elle récupère !

Je descends les escaliers quatre à quatre. Je me rends à la boulangerie du coin pour acheter des croissants et deux baguettes.
Il y a beaucoup de monde, je m'insère dans la file et l'odeur de pain chaud me donne faim.
La boulangère n'est pas pressée, elle cancane avec la concierge de mon immeuble. Cette mégère connaît toutes les nouvelles du quartier.
« C'est à vous, monsieur Pierre », me dit la commerçante. Que désirez vous ? »
Je réponds : « Dix croissants et deux baguettes ».
Elle me sert. Puis elle me dit ironiquement : « Vous avez bon appétit aujourd'hui, monsieur Pierre » Je rougis

D'un pas pressé, je quitte la boulangerie et dans la rue qui me ramène chez moi,la vitrine de la fleurisse est décorée de jolies fleurs. J'achète un bouquet de roses rouges, elles rendront mon appartement chaleureux.

Elle sommeil encore. Je vais vers la cuisine et je sors, de mon armoire, un petit plateau en bois couleur blanc motif fleuri peint à la main que j'ai reçu de ma mère. J'y dépose cinq croissants et un petit thermos de café. Puis je porte son petit déjeuner sur une table basse près du divan ainsi que le bouquet de roses rouges.

Je laisse les rideaux du salon à moitié fermés. Il est quatorze heure et je pars au travail.

Mika 24 novembre 2008 à 17h27 · 7

Derrière mon comptoir elle hante mes pensées. Son teint blafard et son regard perdu m'obnubilent.
Depuis que je suis arrivé cet après-midi je ne pense qu'à elle. Les clients ne sont plus que des ombres fugaces dans le cheminement de la journée... Elle... Elle ne m'a même dit son nom ! Seulement un visage... Seulement une histoire. La pluie roulant sur sa chevelure noire. Le mascara dégoulinant sur les ecchymoses de ses yeux gonflés par les sanglots refoulés...
Si seulement j'étais resté à ses côtés cette après-midi... Si seulement j'avais osé rester à ses côtés cette après-midi...

Aura-t-elle apprécié le geste ? Etait-ce déplacé ?... Je piaffe d'impatience derrière la pompe à bière en scrutant l'aiguille de l'horloge qui semble tourner au ralenti.... Impatience... Appréhension... Longtemps je n'avais plus ressenti tout cela... La peur s'en mêle aussi ! Peur de retrouver mon vieil appart' désert. Peur qu'elle ait disparue sans un mot... Peur de ne savoir quoi faire d'elle... Peur de sa faiblesse et de sa vulnérabilité... Mais envie de sentir à nouveau sa présence. Envie de la rassurer, de la protéger !

-« Vous n'auriez pas vu une femme, les cheveux noirs, avec des valises l'autre nuit par hasard ? »

La voix rauque déchire le voile d'émotion qui me coupe de la réalité. Je lève les yeux. Un homme en costume gris, les cheveux ras grisonnant et le regard noir. Vient de questionner un des habitués du zinc.

« C'est ma cousine, elle n'est pas d'ici et à du se perdre en arrivant de sa cambrousse... » Insiste-t-il alors que le pochard questionné remue négativement de la tête en tripotant son verre.

Mon sang fuit mon crâne pour s'accumuler dans mes mains et mes pieds. Je ne l'avais même pas vu rentrer et s'installer sur un des tabourets du comptoir !... L'ami !... Il faut que je fasse quelque chose ! Il faut que je vienne en aide à cette femme... Je n'ai plus rien à perdre, moi le vieux célibataire esseulé ! Si j'arrive à me débarrasser de ce type, j'embarque la fille et on recommencera une nouvelle vie loin de tout ça.
L'espoir... Longtemps que je n'avais ressenti un tel espoir. L'idée d'une existence meilleure... L'espoir vainc la peur qui n'a pas le temps de s'immiscer. Déjà un plan subtil prend naissance.
Le regard noir se tourne vers moi prêt à me questionner... Ne rien laisser transpirer... Ne pas se faire percer à jour.... La protéger... Milles idées fusent dans mon esprit alors qu'il me sonde pendant quelques dixièmes de secondes... Garder l'initiative !

« Moi je l'ai vu ! » Lance-je d'une voix sûre qui me surprend moi-même.

La protéger...

L'homme se dresse, le regard étincelant, et se positionne devant moi.
-« Pouvez-vous m'en dire plus ? » Me demande-t-il mielleux. « C'est ma cousine. Elle vient d'Europe de l'Est et ne saura jamais se débrouiller seule ici. Il me faut la retrouver et vite ! Où l'avez-vous vu ? »

Garder l'initiative...

-« Elle est entrée dans mon immeuble avec un homme la nuit dernière... » Intérieurement je lutte pour garder mon sang froid. « Je les ai croisé alors que je venais de finir mon service. »

Le regard se fait avide, impatient.

-« Pouvez-vous m'indiquer l'adresse s'il vous plait ? »
Le poisson est ferré.

-« Le plus simple c'est que vous attendiez la fin de mon service... j'en ai pour dix minutes seulement encore. »
-« Non non ! Dîtes moi où c'est et j'me démerderai ! » Le prédateur impatient se trahit. Il perd de sa contenance le beau costard cravate !

-« Vous ne pourrez rien faire ! La porte de l'immeuble est toujours fermée à clé... Attendez dix minutes et je vous y conduis directement !... » Dépité il se rassoit sur son tabouret. Un tic nerveux lui plisse le front tandis que je réprime un sourire intérieur. « Je vous sers quelque chose ? »

Il a mordu à l'hameçon ! Et puis bien ! Je vais pouvoir l'amener où je veux... Et la protéger définitivement ! Je jubile. Je ne suis plus le plus impatient des deux maintenant.

«- Et elle vient d'où votre sœur ? » Demande-je innocemment en essuyant un verre comme dans toute discussion de bistrot qui se respecte.
Une hésitation... « Roumanie... »

-« Une trotte dîtes donc ! » Réponds-je toujours candidement avant d'aller servir un autre client.

Ne pas éveiller ses soupçons...La protéger... La mettre à l'abri définitivement ! Son visage tuméfié et ses yeux tristes défilent devant mes yeux. Une sourde colère commence à monter. Il est plus chétif que moi mais plus sec. Avec l'effet de surprise je devrais pouvoir en venir à bout.

19h. C'est l'heure. La nuit est en train de tomber sur la ville. Je plie mon tablier alors que la relève arrive. J'adresse un petit signe de tête au type qui piaffe toujours sur son tabouret. Soulagé il se lève et me rejoint. J'attrape au passage une cagette de bouteilles vides sous le comptoir. S'il savait ce qui l'attend !

« Il y a un récup verre à côté de chez moi ! » Dis-je en lui adressant un clin d'œil. « Allez hop ! Allons retrouver votre sœur ! Elle sera contente de vous revoir ! »

Garder sa confiance jusqu'au moment fatidique... Evidement que je ne l'amène pas chez moi !... Mais il y a non loin d'ici une cour d'immeuble tranquille à cette heure de la soirée. Avec de la chance je pourrai m'en débarrasser en toute discrétion.

Docilement l'homme me suit d'un pas concentré. Il tombe une fine bruine qui embrume la rue animée. Il ne pipe pas mot et m'adresse un sourire faux à chaque fois que je me retourne. Au bout de trois pâtés d'immeubles je m'engage sous un porche qui débouche sur une petite cour encombrée de poubelles. Les bâtiments autour sont déserts car destinés à être détruits dans quelques mois... mais ça il ne le sait pas ! Isolés de la rue par le porche il n'y a plus personne autour pour nous surprendre. Juste lui et moi... Et elle qui sera bientôt libre !

-« On est arrivé ! C'est la grande porte au fond de la cour là-bas. »

D'un mouvement du menton je lui indique une porte close au fond du petit carré de béton. Je m'arrête devant et lui tend la cagette de bouteilles vides.

« Pouvez me tenir ça le temps que j'ouvre ? »

Il n'a pas le temps de répondre qu'il a déjà les bras encombrés. Je feins de chercher mes clés dans les poches de ma veste.
Distraitement il lève les yeux vers les fenêtres. Je suis son regard... Merde ! Tous les carreaux sont brisés... Les petits vandales du quartier se servent de l'immeuble comme cours de jeux après l'école. Il va comprendre que je le mène en bateau !
Son regard noir se trouble. Le doute assombrit son visage. Ne pas le laisser réagir ! Alors qu'il fixe toujours les façades décrépies la tête levée et les bras pris par la cagette je lui assène une violente manchette sur la pomme d'Adam. Je sens avec horreur le cartilage s'enfoncer et craquer dans les chairs. Surpris il lâche la caisse qui se renverse sur ses pieds. Il titube.

-« Sy...Sylvia.... » Crachote-t-il alors que le sang envahit sa bouche et colore ses dents en un sordide sourire.

Son regard incrédule me fixe tandis qu'un léger gargouillis s'échappe de sa gorge.
Sylvia ! C'est ainsi qu'elle s'appelle !... Et bien Sylvia, te voilà bientôt tirée d'affaire. Un sentiment de soulagement prend le dessus sur l'horreur de mon geste.... Il faut en finir maintenant !
Cette fois je lui assène un grand coup de poing sur la tempe. Sous le choc il s'effondre inconscient sur le béton au milieu des bouteilles. Je saisi un magnum de champagne vide et l'écrase sur son crâne. Au second coup les os cèdent dans un craquement ignoble. C'est fini... Elle est hors de danger. D'un coup d'œil je m'assure que personne ne m'a surpris. Tout va bien. Pas de témoins hormis le vieux chat qui vient laper la flaque de sang sur le sol.
Dans un dernier effort je soulève le corps mort et le couche entre deux poubelles. "Une ordure de moins !" Pense-je satisfait encore sous l'emprise de l'adrénaline.

Rapidement j'inspecte mes habits. Seules quelques gouttes discrètes sur les manches de ma veste brune attestent de mon crime. Satisfait je me lève et abandonne la dépouille.

Sylvia... D'un pas enjoué je reprends le chemin de l'appartement. La bruine s'est arrêtée et une douce brise fraîche caresse mon visage. Je me sens à l'abri dans l'obscurité de la nuit qui tombe. Les lendemains s'annoncent meilleurs ! Je m'imagine déjà en train de recommencer une nouvelle vie ailleurs. Son visage à présent éclairé d'un sourire apaisé...
J'arrive devant la porte de mon immeuble. Je gravis les marches quatre à quatre. Mon cœur bat la chamade. Sylvia... Derrière la porte aucun son ne filtre. Je presse la poignée. Elle est ouverte. Les rideaux sont toujours tirés et il règne un silence ténébreux dans la pièce.
Un doute me prend.

« Sylvia ? » Murmure-je doucement. « C'est moi ! Pierre... »

De la main je cherche l'interrupteur sur le mur. Je trouve le bouton de plastic et le presse anxieusement. La lumière froide du néon clignotte un instant et s'allume sur la pièce déserte.... Elle est partie !

Je m'avance et me laisse tomber sur le canapé... Elle est partie ! D'un geste machinal je saisis la bouteille de Whiskey qui n'a pas bougé de place et la porte à mes lèvres. La liqueur brûle mon gosier. Les valises ont disparues. La pièce en bordel est telle que je l'avais laissée avant-hier... Creuse et froide... Sans vie... comme si rien n'était arrivé. La solitude semble a de nouveau envahit les lieux. Seule trace de cette présence éphémère, le plateau que je lui avais préparé et qui repose froidement sur la table basse du salon. Il ne reste dessus que quelques miettes et le bol vide du petit déjeuner ainsi qu'un bout de papier griffonné où se détache en grosses lettres rondes enfantines un simple « merci ».

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