Derrière mon comptoir elle hante mes pensées. Son teint blafard et son regard perdu m'obnubilent.
Depuis que je suis arrivé cet après-midi je ne pense qu'à elle. Les clients ne sont plus que des ombres fugaces dans le cheminement de la journée... Elle... Elle ne m'a même dit son nom ! Seulement un visage... Seulement une histoire. La pluie roulant sur sa chevelure noire. Le mascara dégoulinant sur les ecchymoses de ses yeux gonflés par les sanglots refoulés...
Si seulement j'étais resté à ses côtés cette après-midi... Si seulement j'avais osé rester à ses côtés cette après-midi...
Aura-t-elle apprécié le geste ? Etait-ce déplacé ?... Je piaffe d'impatience derrière la pompe à bière en scrutant l'aiguille de l'horloge qui semble tourner au ralenti.... Impatience... Appréhension... Longtemps je n'avais plus ressenti tout cela... La peur s'en mêle aussi ! Peur de retrouver mon vieil appart' désert. Peur qu'elle ait disparue sans un mot... Peur de ne savoir quoi faire d'elle... Peur de sa faiblesse et de sa vulnérabilité... Mais envie de sentir à nouveau sa présence. Envie de la rassurer, de la protéger !
-« Vous n'auriez pas vu une femme, les cheveux noirs, avec des valises l'autre nuit par hasard ? »
La voix rauque déchire le voile d'émotion qui me coupe de la réalité. Je lève les yeux. Un homme en costume gris, les cheveux ras grisonnant et le regard noir. Vient de questionner un des habitués du zinc.
« C'est ma cousine, elle n'est pas d'ici et à du se perdre en arrivant de sa cambrousse... » Insiste-t-il alors que le pochard questionné remue négativement de la tête en tripotant son verre.
Mon sang fuit mon crâne pour s'accumuler dans mes mains et mes pieds. Je ne l'avais même pas vu rentrer et s'installer sur un des tabourets du comptoir !... L'ami !... Il faut que je fasse quelque chose ! Il faut que je vienne en aide à cette femme... Je n'ai plus rien à perdre, moi le vieux célibataire esseulé ! Si j'arrive à me débarrasser de ce type, j'embarque la fille et on recommencera une nouvelle vie loin de tout ça.
L'espoir... Longtemps que je n'avais ressenti un tel espoir. L'idée d'une existence meilleure... L'espoir vainc la peur qui n'a pas le temps de s'immiscer. Déjà un plan subtil prend naissance.
Le regard noir se tourne vers moi prêt à me questionner... Ne rien laisser transpirer... Ne pas se faire percer à jour.... La protéger... Milles idées fusent dans mon esprit alors qu'il me sonde pendant quelques dixièmes de secondes... Garder l'initiative !
« Moi je l'ai vu ! » Lance-je d'une voix sûre qui me surprend moi-même.
La protéger...
L'homme se dresse, le regard étincelant, et se positionne devant moi.
-« Pouvez-vous m'en dire plus ? » Me demande-t-il mielleux. « C'est ma cousine. Elle vient d'Europe de l'Est et ne saura jamais se débrouiller seule ici. Il me faut la retrouver et vite ! Où l'avez-vous vu ? »
Garder l'initiative...
-« Elle est entrée dans mon immeuble avec un homme la nuit dernière... » Intérieurement je lutte pour garder mon sang froid. « Je les ai croisé alors que je venais de finir mon service. »
Le regard se fait avide, impatient.
-« Pouvez-vous m'indiquer l'adresse s'il vous plait ? »
Le poisson est ferré.
-« Le plus simple c'est que vous attendiez la fin de mon service... j'en ai pour dix minutes seulement encore. »
-« Non non ! Dîtes moi où c'est et j'me démerderai ! » Le prédateur impatient se trahit. Il perd de sa contenance le beau costard cravate !
-« Vous ne pourrez rien faire ! La porte de l'immeuble est toujours fermée à clé... Attendez dix minutes et je vous y conduis directement !... » Dépité il se rassoit sur son tabouret. Un tic nerveux lui plisse le front tandis que je réprime un sourire intérieur. « Je vous sers quelque chose ? »
Il a mordu à l'hameçon ! Et puis bien ! Je vais pouvoir l'amener où je veux... Et la protéger définitivement ! Je jubile. Je ne suis plus le plus impatient des deux maintenant.
«- Et elle vient d'où votre sœur ? » Demande-je innocemment en essuyant un verre comme dans toute discussion de bistrot qui se respecte.
Une hésitation... « Roumanie... »
-« Une trotte dîtes donc ! » Réponds-je toujours candidement avant d'aller servir un autre client.
Ne pas éveiller ses soupçons...La protéger... La mettre à l'abri définitivement ! Son visage tuméfié et ses yeux tristes défilent devant mes yeux. Une sourde colère commence à monter. Il est plus chétif que moi mais plus sec. Avec l'effet de surprise je devrais pouvoir en venir à bout.
19h. C'est l'heure. La nuit est en train de tomber sur la ville. Je plie mon tablier alors que la relève arrive. J'adresse un petit signe de tête au type qui piaffe toujours sur son tabouret. Soulagé il se lève et me rejoint. J'attrape au passage une cagette de bouteilles vides sous le comptoir. S'il savait ce qui l'attend !
« Il y a un récup verre à côté de chez moi ! » Dis-je en lui adressant un clin d'œil. « Allez hop ! Allons retrouver votre sœur ! Elle sera contente de vous revoir ! »
Garder sa confiance jusqu'au moment fatidique... Evidement que je ne l'amène pas chez moi !... Mais il y a non loin d'ici une cour d'immeuble tranquille à cette heure de la soirée. Avec de la chance je pourrai m'en débarrasser en toute discrétion.
Docilement l'homme me suit d'un pas concentré. Il tombe une fine bruine qui embrume la rue animée. Il ne pipe pas mot et m'adresse un sourire faux à chaque fois que je me retourne. Au bout de trois pâtés d'immeubles je m'engage sous un porche qui débouche sur une petite cour encombrée de poubelles. Les bâtiments autour sont déserts car destinés à être détruits dans quelques mois... mais ça il ne le sait pas ! Isolés de la rue par le porche il n'y a plus personne autour pour nous surprendre. Juste lui et moi... Et elle qui sera bientôt libre !
-« On est arrivé ! C'est la grande porte au fond de la cour là-bas. »
D'un mouvement du menton je lui indique une porte close au fond du petit carré de béton. Je m'arrête devant et lui tend la cagette de bouteilles vides.
« Pouvez me tenir ça le temps que j'ouvre ? »
Il n'a pas le temps de répondre qu'il a déjà les bras encombrés. Je feins de chercher mes clés dans les poches de ma veste.
Distraitement il lève les yeux vers les fenêtres. Je suis son regard... Merde ! Tous les carreaux sont brisés... Les petits vandales du quartier se servent de l'immeuble comme cours de jeux après l'école. Il va comprendre que je le mène en bateau !
Son regard noir se trouble. Le doute assombrit son visage. Ne pas le laisser réagir ! Alors qu'il fixe toujours les façades décrépies la tête levée et les bras pris par la cagette je lui assène une violente manchette sur la pomme d'Adam. Je sens avec horreur le cartilage s'enfoncer et craquer dans les chairs. Surpris il lâche la caisse qui se renverse sur ses pieds. Il titube.
-« Sy...Sylvia.... » Crachote-t-il alors que le sang envahit sa bouche et colore ses dents en un sordide sourire.
Son regard incrédule me fixe tandis qu'un léger gargouillis s'échappe de sa gorge.
Sylvia ! C'est ainsi qu'elle s'appelle !... Et bien Sylvia, te voilà bientôt tirée d'affaire. Un sentiment de soulagement prend le dessus sur l'horreur de mon geste.... Il faut en finir maintenant !
Cette fois je lui assène un grand coup de poing sur la tempe. Sous le choc il s'effondre inconscient sur le béton au milieu des bouteilles. Je saisi un magnum de champagne vide et l'écrase sur son crâne. Au second coup les os cèdent dans un craquement ignoble. C'est fini... Elle est hors de danger. D'un coup d'œil je m'assure que personne ne m'a surpris. Tout va bien. Pas de témoins hormis le vieux chat qui vient laper la flaque de sang sur le sol.
Dans un dernier effort je soulève le corps mort et le couche entre deux poubelles. "Une ordure de moins !" Pense-je satisfait encore sous l'emprise de l'adrénaline.
Rapidement j'inspecte mes habits. Seules quelques gouttes discrètes sur les manches de ma veste brune attestent de mon crime. Satisfait je me lève et abandonne la dépouille.
Sylvia... D'un pas enjoué je reprends le chemin de l'appartement. La bruine s'est arrêtée et une douce brise fraîche caresse mon visage. Je me sens à l'abri dans l'obscurité de la nuit qui tombe. Les lendemains s'annoncent meilleurs ! Je m'imagine déjà en train de recommencer une nouvelle vie ailleurs. Son visage à présent éclairé d'un sourire apaisé...
J'arrive devant la porte de mon immeuble. Je gravis les marches quatre à quatre. Mon cœur bat la chamade. Sylvia... Derrière la porte aucun son ne filtre. Je presse la poignée. Elle est ouverte. Les rideaux sont toujours tirés et il règne un silence ténébreux dans la pièce.
Un doute me prend.
« Sylvia ? » Murmure-je doucement. « C'est moi ! Pierre... »
De la main je cherche l'interrupteur sur le mur. Je trouve le bouton de plastic et le presse anxieusement. La lumière froide du néon clignotte un instant et s'allume sur la pièce déserte.... Elle est partie !
Je m'avance et me laisse tomber sur le canapé... Elle est partie ! D'un geste machinal je saisis la bouteille de Whiskey qui n'a pas bougé de place et la porte à mes lèvres. La liqueur brûle mon gosier. Les valises ont disparues. La pièce en bordel est telle que je l'avais laissée avant-hier... Creuse et froide... Sans vie... comme si rien n'était arrivé. La solitude semble a de nouveau envahit les lieux. Seule trace de cette présence éphémère, le plateau que je lui avais préparé et qui repose froidement sur la table basse du salon. Il ne reste dessus que quelques miettes et le bol vide du petit déjeuner ainsi qu'un bout de papier griffonné où se détache en grosses lettres rondes enfantines un simple « merci ».