Une grosse poussée d'adrénaline me fait transpirer pendant quelques minutes, puis plus rien. Le silence, au propre comme au figuré. Puis, la tour de contrôle et tous les collaborateurs me hurlent de joie dans l'oreille. Encore un bon départ ! Cela s'annonce bien, le lancement est OK. Plus que quelques années-lumière et je me préparerai à l'aplanètissage (mot qui existe dans le méga-Larousse 2019, ndla) sur Destano, une des planètes de leur système solaire, à l'activité volcanique intense par le passé. D'ailleurs, un volcan éteint s'étend encore sur leur territoire (plus de 20 km de hauteur, 600 km de diamètre à la base).
L'aire d'arrivée est programmée à une centaine de km de ce volcan, un point de repère facile pour les habitants (et pour moi !). Bip-bip, la tour de contrôle me passe une communication digitale : le gouverneur Ko-i-zarl me souhaite bonne chance avant ma cryogénisation et m'annonce que tout est prêt pour accueillir le vaisseau. Je lui réponds qu'il me tarde de revoir sa bonne « grosse tête » (une plaisanterie amicale entre nous). En effet, nous avons déjà été présentés, par écrans interposés. Il serait un bon gouverneur, d'après les sondages. Enfin, ça reste toujours un politicien ...
Les médicaments que je viens de m'injecter pour réduire les besoins de mon métabolisme commencent déjà à faire leur effet, je me dirige vers le dewar qui accueillera ma carcasse le temps nécessaire au voyage. La machine qui assurera diverses fonctions pendant les phases d'endormissement et de réveil est là aussi ; Aaltea, miracle de nano-technologie, beauté chromée à couper le souffle, silencieuse et pourtant si bavarde quand il s'agira de m'endormir ou de me réveiller. C'est un robot à la voix suave, programmée à partir de plusieurs registres de voix existants que j'ai choisis spécialement et qui me rappellent un peu mon Aurore, ma céleste girl-friend. Aaah ! Quand elle me dit de me déshabiller, de faire le lavement prescrit, de prendre ma douche et de me désinfecter, d'endosser la combinaison spéciale ... Que d'heureux souvenirs me reviennent en mémoire !
Je suis allongé dans le dewar, tête en bas, en phase d'endormissement déjà et je m'abandonne enfin à mes rêves ; je suis un rêveur forcené, un amoureux solitaire et un cynique-né. La dernière image que je vois est la main du robot sur la vitre givrée et la dernière sensation, la caresse furtive du froid.
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« Tim ... Tim ? Ouvre les yeux, il est 9 années-lumière passées. bihip »
« Tim, ne crains rien, je t'injecte le Sofoal qui va te resensibiliser doucement. bihip »
« Tim ... ... bip bip bip »
« Pour ton info, le vaisseau commence sa phase d'approche, le gouverneur Ko-i-zarl a déjà pris de tes nouvelles au moins 3 fois. bihip »
« Comme tu es pâle Tim. Je vais t'administrer un peu de glucosamine et nous ferons quelques exercices. D'abord, te désincarcérer lentement, voilààà. Sois courageux, mon Tim et ouvre plus grand les yeux. Bihip »
Comme j'ai mal ! Chaque cm² de peau me tiraille et me picote et Aaltea qui veut me faire faire des élongations, wohaa ! aarggll, broufff. C'est encore mille fois pire que sur papier, « les effets secondaires de la cryonie sont intenses mais de courte durée ». Tu parles ! Et Aaltea qui m'oblige à aller pisser ... Rrhâa, j'étais si bien dans le giron chaud de cette illustre inconnue dans ce rêve long de 9 x 9.500 milliards de kilomètres.
Un petit pas après l'autre, je me dirige vers les toilettes puis vers la kitchenette où Aaltea me tend une ration one-one réhydratée « pour mon bien » me dit-elle. Contenu du plateau-repas que je me force à mastiquer lentement tout en regardant par le hublot le spectacle géant de la rentrée dans l'atmosphère de Destano ; l'étendue noire piquetée d'étoiles s'amenuise, place à Destano qui m'offre ses paysages indescriptibles, les sillons de ses fleuves, son futur qui revit.
Une série d'alarmes se met en marche, il est temps de m'activer. Un listing se déroule sur le tableau de bord, un check-up nécessaire de toutes les parties du vaisseau qui m'informe, point par point des éventuels dysfonctionnements. R.A.S. : que j'aime ces trois petites lettres.
Voilà Ko-i-zarl qui demande à entrer en communication, son hologramme de tête envahit déjà tout l'écran et le translateur crépite.
« Mon ami Tim est-il là ?
- Tout va bien, Gouverneur, dans moins d'une heure trente je foulerai le sol de votre planète. Et vous, de votre côté ?
- L'Exode se déroule en tous points comme nous l'avions prévu. Nous nous appliquons à maintenir l'ordre et casser les émeutes. Il n'y en a pas beaucoup, notre armée est très dissuasive.
- Nous n'en doutons pas, Gouverneur. Vous verrez, votre armée s'entendra bien avec la nôtre et elles se trouveront sans doute des points communs. Pardonnez-moi, cher Ko-i-zarl. Il faut que je m'installe à présent dans la cabine et que je passe en mode manuel. Nous nous verrons bientôt et j'aurai bien besoin de ce cordial de bienvenue que vous m'avez promis.
- A tout de suite, cher Avihonneur ... »
La tête un peu lourde et vaguement nauséeux, je m'installe dans la cabine où Aaltea me prodigue les derniers soins. Un instant, je plonge mes yeux dans les siens et ils ne me paraissent pas tant inexpressifs que ça.
(Suite et bientôt fin)