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Policier des mardis en juin 2009

Policier · les mardis · 9 chapitres · 3 plumes · écrite du 2 juin 2009 à 12h43 au 7 juillet 2009 à 18h12 · 729 lectures à l'époque

Dielorelei 2 juin 2009 à 12h43 · 1

C'est dimanche, aujourd'hui, un jour comme les autres, peut-être pire que les autres. Heureusement que je vais rejoindre Clara tout à l'heure. Oh! je sais, je vais encore essuyer une scène dès que j'enfilerai mon veston: j'ai l'habitude des scènes de ménage, cela fait des années que ça dure. A croire que ma femme ne peut pas s'adresser à moi sans hurler.
Et pourtant, elle n'a pas toujours été comme ça. Nous nous sommes rencontrés il y a quinze ans à la fac. Nous nous destinions tous les deux à être pharmaciens, et entre nous, l'alchimie a parfaitement fonctionné. De mon côté, il y avait peut-être une arrière pensée, même inconsciente: je savais qu'elle venait d'un milieu fortuné, et que c'était l'union idéale pour débuter royalement dans la vie. Et de fait, son père nous à procuré les fonds nécessaires pour l'achat d'une officine. Et ce qu'elle a considéré comme normal à l'époque est devenu l'argument-clé de tout ce qu'elle me reproche maintenant.
Oh! ne croyez pas que j'ai vécu à ses crochets, loin de là! J'ai travaillé dur pour faire prospérer la boutique, et la petite officine d'il y a quinze ans est devenu une pharmacie moderne et bien connue dans notre petite ville de province. Elle travaille avec moi dans cette pharmacie en tant que préparatrice parce que voyez-vous, Nadège n'a pas eu son diplôme de pharmacienne. Seconde pomme de discorde: Si elle ne m'avait pas épousé à l'époque, elle aurait pu réussir ses études au lieu de se consacrer à mon bien-être. Donc j'ai gâché (selon elle) sa vie et sa carrière.
Heureusement, il y a Clara. Clara et son regard d'azur, ses cheveux blonds et son corps de rêve.
Rien à voir avec Nadège, son chignon sévèrement tiré et ses kilos en trop.
Parce que Nadège compense l'échec de sa vie -nous n'avons pas d'enfant- en se goinfrant.
Encore une chose qui m'a éloigné d'elle, cette manie de s'empiffrer de façon indécente.
Je regarde l'heure. Ce qui déclenche une réaction de la part de ma femme:
-Qu'est-ce que tu as à regarder l'heure toutes les cinq minutes? Tu as l'intention de sortir?
-Oui, j'ai l'intention de sortir.
Je n'en dis pas d'avantage, j'évite les mensonges inutiles.
-Tu vas la rejoindre?
C'est parti. Là, je ne peux pas répondre: "oui, j'ai l'intention de retrouver la femme que j'aime" alors je me contente d'un:
-Je ne vois pas de quoi tu parles, j'ai simplement envie de faire un tour, et en rentrant, je passerai à la pharmacie.
-Tu me prends pour une idiote?
Non pour une enquiquineuse de première.
Je me lève. Il n'est pas nécessaire d'alimenter sa hargne.
Elle continue. C'est fou, les femmes ne savent pas s'arrêter à temps.
-Tu crois que je n'ai pas remarqué ton manège avec la nouvelle vendeuse?
Raté. Ce n'est pas elle. Je ne l'ai même jamais considérée comme une éventuelle conquête, la nouvelle employée qui s'occupe du rayon para-pharmacie. Je ne me souviens même pas de son prénom.
-Je vais la virer, tu entends? la virer, cette petite pouf!
C'est ça, ne te gêne pas, après tout, la pharmacie est à ton nom.
Elle continue de vociférer tandis que je passe dans le vestibule pour enfiler ma veste.
-Tu sais que nous recevons les Dumontel, ce soir, ça te laisse peu de temps pour honorer ta pouf!
Quelle élégance.
Je referme la porte derrière moi. Le soleil me prend de plein fouet. Le soleil et deux heures de liberté.
Deux heures de rêve.
Que j'ai bien l'intention de prolonger en une vie de rêve.
Et pour ça, je n'ai pas trente six solutions: je dois me débarrasser de Nadège.

Nono 2 juin 2009 à 23h19 · 2

Je retrouve Clara près de la fontaine, elle est magnifique, j'en perds mon latin. Pas la peine de se cacher, ce n'est pas un secret pour grand monde, d'ailleurs toute la ville est au parfum. Et pour ceux qui ne savent pas, c'est qu'ils sont sourds aux cris stridents répétitifs de mon épouse... les chanceux.

Que le temps passe vite en compagnie de ma belle Clara, nous avons flâné sur le quai Alexandre Le Grand, sans parler une minute avec les mots, puisque les regards suffisaient.

De retour à la Pharmacie, la terrible question me revient en pleine figure: Comment puis-je me débarrasser de ma femme, sans éveiller des soupçons!

Dielorelei 9 juin 2009 à 14h20 · 3

Remarquez, ce n'étaient pas les idées qui me manquaient, vu que cela faisait bien un an que je réfléchissais à la question, non, ce qui me préoccupait, c'était le bon déroulement du projet. Car quoiqu'on en dise, n'est pas assassin qui veut, et moi je voulais le crime parfait. A quoi bon se débarrasser d'un mal pour retomber dans un autre, à savoir moisir en prison? Sans compter que, du coup, je perdais Clara définitivement, et ça, il n'en n'était pas question, je tenais à elle plus que tout.
Divorcer, pensez-vous? Solution que j'avais rayée de ma liste, car divorcer c'était perdre la pharmacie, mon train de vie, tout ce à quoi je tenais. Je n'avais pas l'intention de tout recommencer à zéro après toutes ces années passées à me faire une renommée parmi les notables de la ville.
Sans compter que, Nadège passée de vie à trépas, j'héritais de tout: de la pharmacie et de sa fortune qui était quand même considérable, ses parents lui ayant légué un joli magot à leur mort. C'est pour ça qu'il fallait peaufiner la chose afin qu'aucun grain de sable ne vienne enrayer la mécanique.
J'avais tout passé en revue: revolver, accident de voiture, faux suicide, agression au cours d'un -faux- cambriolage, noyade et n'en n'avais retenu aucun.
Parce que tous laissaient des traces. Et qu'il ne fallait pas mésestimer la science qui elle, progressait plus vite que le flair des limiers de la police. Et si on veut s'en sortir, il faut se demander à chaque étape: "et si je fais ça, peut-on le découvrir?"
Alors j'avais passé mon temps libre à chercher sur mon ordi différents sites traitant des poisons afin de trouver LA solution.
Des poisons, il y en avait une tripotée: minéraux, organiques, végétaux, animaux, ça allait de l'arsenic au curare en passant par l'intoxication par les champignons.
Et là, ça a fait tilt.
Je suis, tout a fait par hasard, tombé sur un curieux champignon , le "Muscaridium lactescent" qui me parut tout à fait intéressant. J'ai failli poussé un "youpi" de victoire.
Ce champignon, que l'on trouve en plaine et en montagne parmi les feuillus ressemblait fort à la classique girolle, à condition de le cueillir jeune. Une chance, c'était le début de la bonne saison. Et ce séduisant champignon avait tout pour me plaire: il agissait très lentement sur l'organisme, lysant les cellules hépatiques et rénales sans symptômes apparents, du moins dans les jours suivant sa consommation. Après, évidemment ça se gâtait, au bout de trois semaines, des hémoragies se déclenchaient et entraînaient la mort.
Et cerise sur le gâteau, Nadège raffolait des champignons.
Il faut dire que nous vivons dans une petite ville au pied de la montagne et que la cueillette des champignons est particulièrement pratiquée, vu que le coin en regorge.
Nadège -qui s'y connaît bien en champignons- les récolte elle-même, quand arrive la saison. Elle les nettoie, les prépare, les congèle pour en avoir toujours sous la main parce qu'elle les consomme à toutes les sauces: crus, en fricassée, en omelette, avec la viande en sauce, une vraie dingue des champignons.
Et personne ne pourra faire le rapprochement entre le décès et la consommation de champignons: Il n'y aura plus de prélèvement gastrique révélateur pour orienter le diagnostic et plus de toxine dans le sang.
Et même, en admettant que le praticien hospitalier soit du genre subtil, on pourra toujours penser que Nadège aura cueilli par inadvertance un mauvais champignon. Le doute subsistera toujours, vu qu'il n'y aura rien pour prouver la cause du décès. Conclusion: mort naturelle.
Restait à mettre les détails au point.
Si se procurer le champignon était relativement facile, il me fallait l'introduire dans l'assiette de Nadège, et d'elle seule -attendez, je n'allais pas empoisonner toute une tablée, non plus!- et cela sans qu'elle s'en rende compte.
C'est là que l'ébauche d'une idée m'est venue: il suffisait de mettre un ou deux de ces champignon à haute toxicité dans un sachet de champignon déjà congelés. Voyez-vous, elle étiquette et range soigneusement ses petits sachets de champignons dans le congélo par ordre de date et selon ce qu'elle compte en faire: Il y en a pour une personne, pour un repas spécial, comme garniture, je le sais, j'étais tombé dessus un jours que je cherchais un restant de crême glacée
En réfléchissant, je me dit qu'elle faisait vraiment tout pour me simplifier le travail.
Ensuite, écarter tous soupçons de ma personne, en admettant qu'il y en ait, en jouant les maris modèles pendant quelque temps. Et comme Clara devait effectuer un stage de deux mois à Paris, je n'aurais pas de mal à rester un peu plus à la maison.
A ce moment-là, le téléphone s'est mis à sonner. Me doutant de l'identité de l'appelant, j'ai décroché aussitôt.
-Tu penses aux Dumont? a aboyé Nadège, ils arrivent à vingt heures!
-Oui, j'y pense, ai-je répondu. Je vérifie encore deux ou trois petits trucs et je rentre.
-Passe chez le pâtissier prendre un sorbet au fruit avant de rentrer, Mme Dumont suit un régime et ne prend pas de crême glacée.
Et clac, elle a raccroché.
J'ai éteint l'ordi, repris mes clés et bouclé la pharmacie.
Avec de la méthode, de la réflexion et de l'organisation, je verrai bientôt le bout du tunnel.
Parce que, comme je dis toujours, un pas après l'autre, c'est comme ça qu'on avance.

Clothilde 16 juin 2009 à 14h11 · 4

C'est d'ailleurs comme cela que je suis rentré, un pas devant l'autre, lentement. Je me suis attablé à la terrasse du " Au Temps Présent " commandé une anisette et ais pris le temps de la savourer.
Mon portable à sonné!
- Tu es déjà chez le pâtissier ???
- Oui ma chérie mais il y a un monde fou, je suis le dernier dans la file!
- Alors sors, plus besoin de sorbet la soirée est annulée !
- Ah bon?
- Madame Dumont est malade, elle vient d' être hospitalisée pour intoxication alimentaire, il paraîtrait qu'elle a mangé une omelette aux champignons ce midi dans une taverne!
- C'est grave ???
- Comment veux-tu que je le sache, je suis propriétaire d'une pharmacie, pas médecin!! En tout cas je viens de virer tous les champignons que j' avais au congélateur !
- Mais chérie tu adores çà !!
- Ah mon salop, je te vois venir avec tes "Ma chérie" Tu serais très heureux si j'étais à la place de Gertrude Dumont, hein avoue!!! D'ailleurs tu la déteste!
Et clac !
C'est toi que je déteste vieille chippie!
Je mets mon portable sur mode silencieux et puisque j'ai désormais le temps, je recommande un autre verre.

Dielorelei 16 juin 2009 à 15h37 · 5

S'imaginait-elle, Nadège, que j'avais dit mon dernier mot?
Oubliait-elle que j'étais pharmacien diplômé de toxicologie? Puisqu'elle avait jeté les champignons, je n'avais pas trente six solutions: j'allai faire une extraction de la toxine des muscaris lactescent et bon gré mal gré, elle allait l'absorber, sa substance mortelle.
Elle me rendait même service, puisque personne n'irait enquêter sur des champignons qui n'existaient pas dans le congélateur.
Je la savais friande de cuisine orientale, bien épicée. Eh bien, j'allais lui donner l'occasion de l'apprécier, cette cuisine, qu'elle me fasse confiance.
L'orellanine, toxine de mes champignons, n'était pas difficile à extraire pour un chimiste. Il me fallait juste du temps, j'avais ce qu'il fallait dans le laboratoire de la pharmacie. Alors, requinqué par mon plan de rechange, je suis passé chez le Chinois et j'ai commandé des nems et deux parts de boeuf au saké. Et je suis rentré.
-Je suppose que tu as du annuler le traiteur, ai-je dit à Nadège en posant les plats tout préparés dans la cuisine, alors je suis passé au "yangtsé" et j'ai eu l'idée de prendre des plats vietnamiens: tu aimes et moi aussi, la soirée ne sera pas complètement perdue. Mais pourquoi as tu jeté tes champignons? si quelqu'un s'y connaît dans ce domaine, c'est bien toi, et s'il y en avait eu un de mauvais, tu l'aurais vu!
-Bon, j'ai jeté, n'en parlons plus. C'est quoi, les plats que tu as achetés?
-Nems et boeuf au saké.
Comme au "yangtsé" on met les plats dans des barquettes celées, Nadège, après les avoir examinés, n'a rien détecté de bizarre. Et effectivement, il n'y avait rien de bizarre dans ces plats, ils étaient tout à fait normaux. Ce n'était que pour la mettre en confiance. Le prochain repas vietnamien serait peut-être moins inoffensif.
-C'est bien la première fois que tu te préoccupes de savoir s'il y a quelque chose pour le dîner, a-t-elle jugé bon de dire.
-C'est-à-dire que cela ne sert à rien de vivre comme chien et chat, j'ai décidé de faire un effort.
-Un effort, toi? commence donc par cesser de courir à droite et à gauche!
-Primo je ne coure pas à droite et à gauche, j'ai d'autres soucis, et secondo, j'ai faim, alors mettons nous à table. Et essayons de nous comporter comme des adultes civilisés. Et tiens, sers nous donc un petit apéritif, j'ai travaillé comme un fou à la pharmacie, il y avait une épidémie de rhumes, ce n'est pas possible!
Et j'ai embrayé sur le chiffre d'affaire qui était en hausse constante. Un sujet particulièrement prisé par Nadège.
Pour une fois.

Clothilde 16 juin 2009 à 22h04 · 6

Pour la première fois depuis longtemps, nous nous avons terminé notre repas entièrement sans nous bouffer le nez ce qui nous coupait bien évidement l'appétit!! Nous avons pris le temps de savourer, moi un café et Nadège sa tisane. Elle la préparait selon un rituel presque sacré. D'abord, elle ouvrait sa boîte à tisanes. Il y en avait de toutes les saveurs. Elle en humait quelques-unes avant de faire son choix. Cela pouvait prendre quelques secondes ou quelques minutes, selon l'humeur du jour. Ce soir là, elle prit tout son temps.
Je n'échappai pas non plus à la rituelle question :
- Je t' en prépare une???
- Non merci!!
- Tu sais que j'ai horreur de ça grosse dinde, marmonnai-je entre mes dents.
Sans attendre la réponse, elle sortit son mug, celui de la couleur assortie à la tisane choisie. Elle remplit la théière d'eau bouillante, y plongea son sachet une minute ni plus ni moins .
Une idée germa dans mon esprit.

Dielorelei 23 juin 2009 à 18h28 · 7

-Est-ce une idée ou tu as perdu du poids, dis-je à Nadège tandis qu'elle sirotait sa tisane avec ce petit bruit horripilant de déglutition.
-Tu t'intéresses à mon poids, maintenant?
-Je constate simplement que tu parais plus mince, où est le mal?
-Tu sais bien que j'ai essayé ces nouvelles gélules "Vit'Mince", tu crois que ça marche, alors?
-J'en ai bien l'impression, en tout cas. Et tu devrais en profiter pour en faire la publicité auprès de tes clientes.
J'avais associé la tisane aux gélule en me souvenant que Nadège, adepte de la phytothérapie, testait les produits amincissants, les produits contre la rétention d'eau et autres.
Alors qu'un régime...
Mais ça faisait bien mon affaire, tout compte fait: l'idée -lumineuse- était de dessécher les fameux champignons, de les broyer et d'en remplir des gélules préalablement vidées de leur poudre inoffensives.
Je tenais enfin la solution.
Je fis un grand sourire à Nadège, reposai ma tasse et déclarai que j'allais me coucher tôt.
-Tu ne sors pas ce soir? elle t'a larguée?
J'ignorai la pique.
-J'ai du travail à la pharmacie, demain, une pommade à préparer.
-Une pommade pour quoi?
-Contre le pityriasis versicolor, pour un client.
-Ce n'est pas un champignon, ça?
-Si, tout à fait, c'est un champignon.
Et je la quittai en lui souhaitant bonne nuit.
-Et ne veille pas trop tard, tu as rendez vous de bonne heure chez ton esthéticienne, si je me souviens bien. Je vais t'y conduire, d'ailleurs.
"N'en fais pas trop, tout de même" pensai-je en montant l'escalier qui conduisait à la chambre.
Le lendemain, je me levai en même temps qu'elle, et tandis qu'elle préparait le petit déjeuner, je repérai l'endroit où elle rangeait ses fameuses gélules. Je l'attendis pour partir et la déposai devant le cabinet d'esthétique.
-J'en aurai peut-être pour toute la matinée, me dit-elle en descendant de voiture, je ne passerai peut-être pas à la pharmacie.
"J'espère bien" me dis-je en prenant la direction de la forêt où je connaissais un coin que les champignons de toutes sortes affectionnaient. J'avais peu de temps devant moi et une chance sur dix de trouver ce que je cherchais, car le muscaridium est relativement rare.
Arrivé à l'endroit voulu, je scrutai attentivement le sol
. Des champignons il y en avait, pratiquement tous comestibles, d'ailleurs. Mais c'est au pied d'un chêne vert, caché sous des fougères que je vis ceux que je cherchais.
Certes, un novice aurait pu les confondre avec des girolles, sauf que des girolles, il n'y en avait pas, dans ce coin. Et que les chapeau des miens étaient plus cuivrés, qu'ils poussaient en touffe et que leur marge enroulée ne trompait pas.
J'enfilais des gants de latex et cueillis un champignon dont je brisai un morceau: un suc blanchâtre se mit à suinter.
Pas de doute, je tenais là le Muscaridium lactescent.
Je prélevais la touffe de champignons -trente grammes étaient suffisants mais mieux valait être prévoyant- et les mis dans une boîte hermétique.
Puis je pris le chemin de la pharmacie.
Enfermé dans mon laboratoire, je les mis à l'étuve, à température douce pour qu'ils se dessèchent. Puis je me procurai un flacon de "Vit'mince" et entrepris d'ouvrir une quinzaine de gélules que je vidai et mis de côté.
Je passai le reste de la journée à vaquer tranquillement à mes occupations.
Le jour suivant, les champignons étaient ratatinés mais secs. Je les passai au broyeur, récupérai le mélange de poudre et de menus débris et en fourrai les gélules préparées.
Ce fut un travail minutieux et fastidieux, mais une fois refermées, personne n'aurait pu se douter que ces gélules étaient particulières.
Ce fut un jeu d'enfant que d'introduire ces gélules dans le flacon utilisé par Nadège, pendant que celle-ci prenait sa douche.
Et un vrai plaisir quand je la vis en absorber trois le matin.
Je n'avais plus qu'à attendre: un jour où l'autre, les quinze gélules seraient fatalement absorbées.
Une dose supérieure à la dose létale.
Les seuls symptômes visibles seraient une soif accrue dans les prochains jours.
Rien d'autre.
C'est trois semaines plus tard que les choses se gâteraient.
Mais dans trois semaines, il n'y aurait aucune preuve, pas le moindre petit indice. Tout avait été nettoyé, jeté, et j'aurai pris soin de remplacer le flacon mortel de "Vit'mince" par un autre inoffensif.
J'avais vraiment tout prévu.
Sauf un détail.
Mais ça, je ne le savais pas encore.

Dielorelei 30 juin 2009 à 14h22 · 8

Ce fut quinze jour après que Nadège se mit à avoir soif. Au point d'ingurgiter des bouteilles entières d'eau minérale. Je lui répétais que la saison particulièrement chaude que nous traversions en était la cause, et elle ne semblait pas s'en inquiéter outre mesure. Cependant je remarquai un état de fatigue inhabituel chez elle, et je l'encourageai à rester à la maison.
-Repose toi un peu, disais-je, c'est la saison creuse actuellement, la pharmacie tourne au ralenti, nous avons un stagiaire qui est en cinquième année qui peut nous remplacer, et nous joindre à tout moment en cas de problème.
Car je restais, moi aussi, à la maison. Il fallait que je me rende compte de la progression de son état, et éviter qu'elle ne fasse appel trop tôt à Varnier, notre médecin de famille.
Quand elle se mit à avoir des nausées, nous en étions au dix neuvième jour, et je calculai que je pouvais sans risque le faire intervenir. Ce n'était pas un violent, et le temps qu'il se fasse une opinion, demande des examens et des radios, les cellules hépatiques et rénales auraient tout le temps de se détruire définitivement.
Ce fut effectivement de cette façon que les choses se déroulèrent: il l'examina tout en papotant sur le contexte actuel de notre économie, décela -quand même- un foie un peu gros (une petite stéatose hépatique, affirma-t-il allègrement, en sous-entendant qu'un régime arrangerait les choses) et se contenta de demander des analyses courantes,telles que transaminases, gamma-gt et phosphatases alcalines.
-Vous ne pensez pas qu'une échographie hépatique et abdominale serait nécessaire, dis-je, tout en sachant qu'il suffisait de dire quelque chose pour qu'il décide du contraire.
-Attendons les examens du laboratoire dit-il tout en rédigeant son ordonnance, nous verrons à ce moment là. Non, à mon avis, il n'y a pas lieu de s'inquiéter, je connais madame Delcroix depuis des années, elle est solide comme un roc. Juste un peu portée sur la bonne chère, comme nous tous. Je lui prescris un petit régime détoxifiant.
Au fait, toujours amatrice de champignons?
-Je n'en mange plus depuis l'indigestion de Madame Dumontel, a répondu Nadège, un accident est si vite arrivé!
-Au moins, cela écarte toute possibilité d'empoisonnement, a conclu Varnier en prenant congé.
Le lendemain, l'infirmière vint lui faire une prise de sang et lui trouva mauvaise mine: c'est vrai que Nadège entrait dans une phase où les effets de la destruction cellulaire commençait à se faire sentir, et si la perte de poids n'était pas flagrante, c'est parce que toute la quantité d'eau qu'elle ingurgitait ne s'éliminait pas normalement.
Nous attendions le résultat des analyses demandées quand une nuit, je fus réveillé par ses gémissements: Nadège se tordait de douleur, était la proie de sueurs profuses et ne put que balbutier, quand je l'interrogeais, qu'elle avait de violentes douleurs dans la région lombaire. Elle semblait très agitée et je téléphonai aussitôt au samu. Quand celui-ci l'emmena à l'hôpital, avec moi à ses côtés, je ne reconnus pas, dans ce masque contracté par la souffrance, la femme qui avait empoisonné des années de mon existence.
On la mit en réanimation, mais malgré les soins intensifs, elle décéda dans la nuit.
J'endossai alors le rôle du veuf éploré, refusant de quitter le chevet de mon épouse. Dans la matinée, le médecin du service me convoqua.
-Monsieur Delcroix, me dit-il, croyez bien que nous sommes désolés pour la mort de votre femme. Nous n'avons rien pu faire.
Je hochai la tête sans répondre.
-Cependant, vous comprenez bien qu'en l'état actuel des choses, je ne peux pas délivrer de permis d'inhumer.
Quoi? je me mis à réfléchir à toute vitesse. Que pourraient-ils trouver? Cela faisait plus de trois semaines que Nadège avait avalé les gélules. La toxine ne pouvait plus être dans le sang, seuls les organes lésés pouvaient prouver l'action d'une substance quelconque, à condition que le médecin soit suffisamment futé pour comprendre le mécanisme de la lyse cellulaire dans un pareil cas. Et même, je pouvais toujours invoqué une possible consommation de champignons, consommation dont je n'étais pas obligé d'être au courant, vu que nous ne prenions pas systématiquement tous nos repas ensemble.
-Ah, fis-je, comme si, hébété par le chagrin, le fait de refuser un permis d'inhumer me passait au-dessus de la tête.
-J'ai fait envoyer des prélèvements sanguins et urinaires à notre unité de toxicologie, j'espère avoir les résultats rapidement.
-Oui, oui, bien sûr.
-Rentrez chez vous, Monsieur Delcroix, nous vous informerons dès que nous aurons du nouveau. Vous avez besoin de vous reposer et vous ne pouvez plus rien faire.
Je sortis du bureau les épaules voûtées, le pas chancelant, et ce ne fut qu'arrivé chez moi que je pus redevenir moi-même.
Je réfléchissais aux différentes décisions que je devais prendre -prévenir le personnel de la pharmacie, entre autre-quand mon portable s'est mis a sonner.
J'ai décroché.
-Allo, Jérôme?
C'était Clara.
Une onde de bonheur m'a parcouru instantanément. Clara, enfin!
-Je suis tellement heureux de t'entendre, ai-je dit avec chaleur, je m'ennuyais tant! Comment va-tu?
J'étais si rempli de joie que je ne songeai pas un instant à prendre un ton de circonstance. Rien ne comptait qu'entendre sa voix.
-Je vais bien, Jérôme, je vais bien.
-Tu me manques, tu ne peux savoir à quel point! tu rentres bientôt?
-Non, Jérôme, je ne rentre pas.
-Comment ça, tu ne rente pas? ton stage est prolongé?
-Écoute, Jérôme, j'aurais préféré ne pas avoir à te dire ça, mais j'ai rencontré quelqu'un. Voilà. Toi et moi, c'est terminé. Je suis vraiment navrée.
-Ce n'est pas possible! -je criais presque- Tu ne peux pas faire ça! Je suis libre, maintenant! Libre, tu comprends?
-Comment ça, libre?
-Nadège est morte! Morte, tu comprends? Elle ne se mettra plus jamais entre nous!
-Jérôme! Qu'est-ce que tu as fait? Qu'est-il arrivé, Jérôme, réponds moi!
-Rien. Je n'ai rien fait. Rien du tout. Rentre, je t'expliquerai.
-Je ne rentrerai pas, Jérôme, c'est définitif.
Et elle a raccroché.
J'ai reposé mon portable et je me suis assis sur le canapé. J'étais sacrément sonné.
Combien de temps suis-je resté ainsi, sans réagir: des heures? Je ne sais plus. L'aube m'a surpris alors que j'étais encore sur le canapé. je n'avais pas fermé l'oeil de la nuit. J'étais dans un état second, totalement déconnecté et incapable d'aligner des pensées cohérentes.
Dans la matinée, la sonnette de la porte d'entrée a retenti.
Je suis allé ouvrir en traînant les pieds.
Devant moi, deux hommes:
-Monsieur Delcroix? a demandé le plus âgé en présentant une carte plastifiée, Inspecteur Leduc et mon adjoint l'inspecteur Cartier. Pouvons-nous entrer?
Je leur ai montré le salon d'un geste vague et je les ai suivi. Je les ai interrogés du regard.
Leduc, après s'être éclairci la voix a commencé par me présenter ses condoléances pour la mort de ma femme. Puis il a enchaîné en m'informant qu'une autopsie allait être demandée.
-Une autopsie? Mais pourquoi?
-C'est toujours comme ça en cas de décès suspect.
Curieusement, ce nouveau coup du sort a réveillé en moi l'instinct de survie.
-Suspect? comment ça, suspect, inspecteur?
-Le médecin du service refuse le permis d'inhumer est nous enquêtons désormais sur les circonstances de la mort de madame Delcroix.
-Je ne vois pas en quoi...
-Allons, Monsieur Delcroix, nous allons juste vous poser des questions de pure routine et dans le meilleur des cas, nous ne viendrons plus vous ennuyer!
Ah? et dans le pire?
-Je vous fais un café, ai-je demandé, histoire de gagner du temps.
-Merci,non. Dites-moi, comment qualifiriez-vous les relations de votre couple?
-Normales. Tout à fait normales.
-Mais encore?
-Que voulez-vous que je vous dise? On vivait comme tout le monde, on se disputait parfois -chamaillait serait plus juste- on avait des amis communs, des intérêts communs.
-Des "intérêts" communs?
-On tenait la pharmacie ensemble.
-Cette pharmacie vous appartient?
-Elle est à ma femme.
-"Était", Monsieur Delcroix, "était".
-Était, si vous voulez, la sémantique, dans un moment pareil...
-Et vous avez des enfants?
-Non.
-Donc vous héritez.
-Nous n'évoquions pas ces choses-là.
-Mais selon la loi, vous êtes le seul héritier s'il n'y a plus d'ascendant du côté de votre femme.
Je n'ai pas répondu.
-Et ces "chamailleries" que vous évoquiez, qu'est-ce qui les motivaient?
-Ma femme était très jalouse.
-Elle avait des raisons?
-Elle a pu en avoir, dans le passé. Mais rien de sérieux. Rien qui puisse menacer la solidité de notre couple.
Ne pas en dire trop. Mais suffisamment pour avoir l'air de jouer franc jeux.
-Vous permettez qu'on visite la maison?
-Je vous en prie, vous pouvez fouiller partout, cela ne me dérange pas.
Tu ne trouveras rien alors vas-y, ne te gêne pas.
-Il n'est pas question de perquisition pour l'instant, nous voulons juste jeter un coup d'oeil. Au fait, nous sommes passés à votre pharmacie.
-Ah oui?
-Et nous avons emmené votre comptabilité et votre ordinateur. J'espère que ça ne vous dérange pas pour votre travail?
-Pourquoi l'ordinateur? il y a les dossiers de tous les
clients!
Pas celui de votre pharmacie, Monsieur Delcroix, le VOTRE, votre portable.
Je réfléchis à toute allure: en quoi mon ordi pouvait-il les intéresser? Je prenais soin d'effacer à mesure les mails que j'échangeais avec Clara. Et ma comptabilité personnelle était clean: pas de retraits injustifiés, des factures en ordre, pas de commandes inhabituelles, pas de messagerie indiscrète, rien qui put me trahir.
-Tout cela devrait vous être rendu très vite, ne vous inquiétez pas.
Et ils sont partis après m'avoir montré ce qu'ils emportaient: les médicaments que prenaient Nadège, quelques papiers lui appartenant.
Rien qui put me mettre en cause.
Je savais qu'ils reviendraient: Leduc, sous son air bonhomme, ne devait pas facilement lâcher prise. Mais je savais qu'il se casserait les dents.
Effectivement, j'étais à la pharmacie, répondant aux condoléances des clients entre deux ordonnance quand ils sont revenus me voir. Je pensais qu'ils venaient me dire que je pouvais récupérer le corps de ma femme et je n'ai pas jugé bon de les faire passer dans mon bureau.
Au lieu de ça, ils m'ont dit:
-Veuillez nous suivre, Monsieur Delcroix.
-Vous suivre? et pourquoi?
-Faut-il vraiment en parler ici?
J'ai pris ma veste, demandé à mon interne en pharmacie d'assurer provisoirement l'intérim et je les ai suivis.
Au commissariat, Leduc m'a fait entrer dans un bureau occupé par un homme qui m'a semblé être leur supérieur.
-Commissaire Tardieu. Asseyez-vous monsieur Delcroix.
Je me suis assis, et j'ai senti un malaise m'envahir. Il m'a regardé, de son regard froid et direct.
-Nous avons le résultat de l'autopsie de votre femme.
Ah! Ce n'était que ça!
-Selon le médecin légiste, elle serait décédée d'un empoisonnement.
-Un empoisonnement? comment ça?
Sans répondre, il a continué:
-Et nous avons de fortes présomptions que, d'une façon ou d'une autre, vous y êtes pour quelque chose.
-Qu'est-ce que vous dites?
-Voyez-vous, le légiste a déjà eu à faire un un cas semblable. Un empoisonnement par des champignons.
Dans le cas dont je vous parle, la victime avait absorbé un champignon que certains appellent le "champignon montagnard" et qui tue lentement celui ou celle qui l'ingère.
-Oui, et alors? je sais que ma femme cueillait souvent des champignons, tout le monde peut vous le confirmer, elle faisait même partie d'une société linnéenne. C'était une botaniste confirmée.
-Dans ce cas, elle ne se serait jamais trompée sur les espèces qu'elle ramassait.
Ne réponds pas, pensai-je, tu n'es pas censé connaître le champignon en cause.
-Par contre, vous, Monsieur Delcroix, vous saviez quel champignon pouvait causer autant de dégâts.
-Je connais les champignons, comme tout pharmacien, c'est-à-dire ceux dont je suis sûr, les plus courants et l'amanite, dont il faut se méfier et qui est la plus dangereuse mais je n'allais jamais en cueillir, je déteste ça.
-Vous en êtes certain?
-Absolument.
-Dans ce cas, dites moi pourquoi vous avez recherché sur votre ordinateur portable quels étaient les champignons les plus vénéneux et dont les effets étaient retardés dans le temps?
-Je n'ai pas recherché ce genre de chose...
-Oh si. L'historique de vos recherches le prouve. Quelle idée d'aller sur le site "Google" pour vous renseigner sur les poisons! Franchement!
Je ne trouvai rien à répondre et restai muet. J'avais oublié d'effacer l'historique. Mais cela ne constituai pas une preuve.
-J'ai peut-être effectué des recherches pour un client, ou pour me documenter sur des symptôme qu'on m'aura décrits.
-Non, Monsieur Delcroix, vous avez tué votre femme et j'entends bien le prouver. En attendant, je vous place en garde à vue.

Dielorelei 7 juillet 2009 à 18h12 · 9

...../.......

-Alors, tu en penses quoi? demanda Tardieu à Cojean quand Jérôme Delacroix fut sorti, menotté et entre deux agents.
-A mon avis, il a tué sa femme, mais ça ne va pas être facile à prouver.
-Pour le moment, nous n'avons que des présomptions, donc il nous faut des aveux. Un bon avocat peut démantibuler la thèse de l'historique des recherches.
-Quand même!
-Eh oui. Tu sais ce que vous allez faire? Vous allez me chercher l'endroit où pousse ce foutu machin.
-Ça va être commode de ratisser toute la région, voire la montagne! Et je ne le connais pas, moi, le muscaridium!
-Je connais un chef du labo de pharmaco-tocico assez compétent. Comme il ne crache pas sur la pub, il verra un excellent moyen de faire parler de lui. Parce que ne t'y trompes pas, tous les médias vont s'en emparer, de l'affaire du muscaridium! Alors tu vas m'établir l'emploi du temps de Delacroix à la minute près. S'il ne s'est pas absenté au cours du mois précédent, alors le champignon se trouve dans le coin. Tu portes tous ses vêtements ,chaussures, gants, au labo pour en faire prélever la moindre trace de fibre, d'herbe ou de terre. Cherche aussi d'éventuelles factures de teinturerie. Tu me relèves aussi tous les numéros envoyés ou reçus sur son portable et celui de sa femme. Renseigne toi auprès du notaire sur les dispositions testamentaires. Et vérifie tous les comptes bancaires perso pendant que tu y es.
-Et tout ça pour quand?
-Pour avant hier. Mets toute ton équipe dessus maintenant. Il ne faut pas laisser Delcroix souffler. A mesure, on lui jettera les preuves à la figure jusqu'à ce qu'il craque. Si on ne trouve rien, on ne pourra pas le garder. Allez, au travail, et demain, briefing à neuf heures.
Tardieu put se rendre compte, le lendemain matin, que son équipe avait travaillé avec une efficacité tranquille.
-Duval, les portables, ça a donné quoi?
-Un seul appel sur celui de Delcroix, reçu dans la soirée d'avant-hier, d'une certaine Clara Lemarchand.C'est l'ex- maîtresse de Delcroix. Je dis "ex" parce qu'elle a rompu avec lui, justement par téléphone. J'ai fait l'aller et retour à Paris pour la voir, et selon elle, Delcroix n'avait pas du tout l'air éploré quand il lui a dit que sa femme était morte, ce qui l'a un peu choquée, d'ailleurs.
Sur le portable de Madame Delcroix, juste un rendez-vous chez l'esthéticienne. Je me suis renseigné, le rendez-vous était noté pour le 2 juillet à huit heures.
-Lebourg, l'emploi du temps de Delcroix?
-Aucune absence anormale, il a toujours été ponctuel à la pharmacie, sauf le 2 où il est arrivé légèrement en retard, à neuf heures dix au lieu de neuf heures. Bon, il a pû passer boire un café quelque part, aussi.
-Cojean, les vêtements?
-On attend les résultats du labo. Rien de décelable sur les chaussures, à première vue.Rien sur les gants, rien sur les vestes, juste une légère trace verte sur un pantalon gris.
-Le testament?
-Il hérite de tout, forcément, il y a juste un legs assez important à une oeuvre caritative. Rien de particulier dans ses comptes, ni rentrées ni sorties inhabituelles. Tout est clean de ce côté-là.
-Donc, pour résumer, le seul point qui accroche, c'est ce léger retard du 2 juillet. Pour moi, c'est là qu'il faut creuser. L'endroit où pousse le champignon est forcément tout près. Il aura eu le temps de s'y rendre en une heure environ.
-Il aura aussi bien pu y aller un dimanche après-midi.
-Il n'aurait pas couru le risque de rencontrer des promeneurs. Et où pousse un champignon, à cette époque, selon vous?
-Quand j'étais môme, nous, on allait en forêt les cueillir.
-Et la forêt est à trois kilomètres, juste à la sortie de la
ville. je téléphone à Malibert, le directeur du labo. Espérons seulement qu'il n'est pas encore à un séminaire quelconque. Cojean et Duval, tenez-vous prêts à l'accompagner en forêt, il sait où ça pousse, lui, et à quoi ça ressemble, un muscaridum. Compte tenu du temps dont disposait Delcroix, ce n'est pas au plus profond de la forêt que vous le trouverez.
-Vous êtes certain qu'il connaît bien le champignon?
-Certain. C'est lui qui a mis le légiste sur la piste du mucaridium il y a six ans. Branchez-le là-dessus, il est intarissable sur le rôle qu'il a joué dans l'affaire Grimbosky.
-C'était un crime?
-Non, une erreur inadmissible de diagnostic concernant une récolte de champignons: un pharmacien en poste à l'époque ne s'est pas donné la peine d'examiner un par un les champignons qu'une cliente lui demandait de vérifier. Il s'est contenté d'un contrôle superficiel en lui disant qu'elle allait se régaler avec ses girolles. Seulement voilà, il n'y avait pas que des girolles dans le panier. La-dessus, Malibert, qui, à l'expertise médico-légale n'avait rien trouvé et compte tenu de l'état des reins et du foie de la victime, s'est souvenu d'un article qui parlait du champignon montagnard. On a donc fait des recherches dans ce sens. Coup de bol, la victime avait partagé sa récolte avec sa soeur laquelle, peu friande de champignons, les avait congelés. C'est parmi ces champignons congelés qu'on a retrouvé un spécimen unique de muscaridium.
-Elle l'a échappé belle, la soeur!
-Faut croire que ce n'était pas son heure. Bon, au travail, et ramenez moi du concret!

...../......

Ça fait combien de temps que je suis dans ce trou à rat? Je n'ai plus de repère de temps, on m'a enlevé jusqu'à ma montre. De toute façon, il va bien falloir qu'ils me relâchent, ils n'ont contre moi, rien d'autre qu'une vague présomption qu'un avocat un tant soit peu malin démontera aisément. Je peux toujours dire que Nadège aura voulu se renseigner sur certains produits toxiques à la demande d'un client, ou qu'un employé de la pharmacie aura navigué sur google en mon absence. Voilà qu'on viens enfin me chercher: je vais bientôt savoir à quoi m'en tenir.
Tardieu ne se lève même pas quand je rentre dans son bureau. On m'enlève les menottes. Maintenant j'attends qu'il ouvre les hostilités.
Ça ne tarde pas.
-Alors, Monsieur Delcroix, si vous vous décidiez à avouer, on gagnerait du temps, non?
-Avouer quoi? Je n'ai pas tué ma femme.
-Pourquoi ces recherches sur Google sur le meilleur moyen d'empoisonner votre femme?
-Je n'ai fait aucune recherche sur Google. N'importe qui pouvait accéder à mon portable.
-Tout le monde avait votre mot de passe?
-Il restait presque toujours ouvert, on pouvait toujours avoir besoin d'un renseignement quelconque. Et même si c'était moi -et c'est une pure supposition, j'aurais pu avoir besoin d'un renseignement ou une documentation scientifique, tout simplement. Ça ne fait pas de moi un assassin pour autant.
-Admettons, mais avouez que c'est troublant, une recherche sur un champignon toxique et le décès de votre femme trois semaines après, avec ce même champignon!
-J'aurai voulu me renseigner sur les symptômes de l'empoisonnement causé par ce champignon quand elle s'est mise à avoir plus soif que de coutume!
-Dans ce cas, vous auriez du la faire hospitaliser en urgence!
-Ce n'était pas assez flagrant, il n'y avait pas de vomissements, ça m'a rassuré.
-Vous aviez cependant un motif pour tuer votre femme.
-Non, aucun.
-Et Mademoiselle Lemarchand?
"Ainsi, ils ont remonté jusqu'à elle, pensai-je. Mentir sur ce point serait idiot. Rester dans les demi-vérités. Mais qu'a-t-elle pu dire, exactement? Elle ne m'aura pas trahi, pas Clara, je la connais trop bien."
-Clara Lemarchand? Oui, je ne vous cacherai pas qu'elle a été ma maîtresse pendant un temps assez court, mais nous avons rompu quand je me suis aperçu que cette relation ne menait nulle part.
-"Elle" a rompu, Monsieur Delcroix, et cela, une fois que votre femme soit décédée, chose qu'elle ignorait.
Je ne répondis pas, me contentant de soutenir son regard bleu sans ciller.
-Et elle a été très surprise de la façon dont vous lui avez annoncé le décès.
-Je ne me souviens pas de la manière dont je le lui ai annoncé. J'étais sous le choc, vous pouvez comprendre ça.
-Tout-à-fait. Mais était-ce utile de lui dire, je cite: "Nadège est morte, morte tu comprends, Elle ne se mettra plus jamais entre nous?"
-Je n'ai jamais dit les choses de cette façon!
-Admettons. Vous connaissez la forêt de Montjoly?
-Comme tout le monde.
-Et vous y êtes allé, récemment, disons ces dernières semaines?
-Pas que je sache.
-Pourtant, on a relevé des traces de champignons microscopiques sur l'un de vos pantalons.
-Je ne vois pas le rapport.
"C'est quoi cette embrouille, me dis-je, avec l'impression que l'air se raréfiait autour de moi."
-Moi si. Ce champignon est un parasite de la mousse qui se développe sur les vieux chênes, en forêt.
-Et alors, il y en a partout, de la mousse, j'ai pu en récolter au cours d'une promenade effectuée il y a belle lurette!
-Sauf que vous faîtes nettoyer vos pantalons très régulièrement, vos factures de teinturerie le prouvent, et compte tenu de son aspect au microscope, ce champignon s'est déposé récemment sur votre pantalon. Dommage que vous ne l'ayez pas remarqué.
Tout à coup, j'ai eu chaud, et une sourde angoisse m'a envahi.
Je me suis exhorté au calme. Tout cela était fait pour me déstabiliser. Je ne devais pas tomber dans le piège.
-Ah. Et vos chaussures...
-Quoi, mes chaussures?
-On a retrouvé des traces de détergent sous les semelles. Ça vos arrive souvent de laver vos semelles avec un produit à vaisselle?
-Je nettoie toujours soigneusement mes chaussures.
-Pas toutes: une paire seulement.
-J'aurai marché dans une crotte de chien, que sais-je!
-Avouez, Monsieur Delcroix: vous avez tué votre femme.
-Non.
-Mais si. Vous possédez bien une BMW de couleur grise?
-Oui.
-Eh bien, cette BMW de couleur grise a été repéré le 2 juillet dans les bois de Montjoly vers huit heures trente.
-Impossible, je n'y étais pas.
"Mais qu'est-ce que tout ça veut dire? Il bluffe, il n'y avait pas âme qui vive, ce matin là, je n'ai même pas croisé un jogger!"
-Qu'avez-vous fait, tôt ce matin du 2 juillet?
-Je suppose que je suis allé travailler, comme tous les matins.
-N'avez-vous pas conduit votre femme chez son esthéticienne?
-Je ne me souviens pas.
"Ne pas paniquer. Surtout ne pas paniquer."
-L'esthéticienne, elle, s'en souvient. Vous avez déposé votre femme à sept heures cinquante. Puis vous êtes reparti. Mais pas directement à la pharmacie, puisque votre assistant a attendu devant la porte jusqu'à neuf heures dix. Où étiez vous?
-J'ai certainement du repasser chez moi rechercher un dossier quelconque, je suppose.
-Vous avez tué votre femme. Avouez.
-Non.
Et là, Tardieu a appuyé sur un bouton de son téléphone.
-Cojean et Duval, vous pouvez venir?
-Je peux fumer? ai-je demandé.
-Non. On ne fume plus dans les administrations.
Et Cojean et Duval sont entrés presqu aussitôt, comme s'ils n'attendaient que ça.
-Racontez-nous donc comment s'est passée votre petite ballade en forêt avec l'expert!
"L'expert? quel expert?"
-Eh bien on a localisé l'endroit où pousse le muscaridium, parmi tout un tas d'autres champignons. Il n'y avait pas grand monde, à part un garde forestier qui nous a demandé ce qu'on cherchait dans ce coin, vu que certains de ces champignons étaient réputés mortels.
-Et que vous a -t-il dit?
-De se méfier des espèces qui, jeunes, pouvaient être confondues avec des chanterelles -enfin des girolles- sauf que des girolles, il n'y en a pas dans ce coin. Qu'il avait d'ailleurs été étonné et inquiet de voir quelqu'un, il y a un peu plus de trois semaines, cueillir des champignons tôt le matin à cet endroit précis. Il a voulu le prévenir du danger, mais l'homme, qui n'avait pas soupçonné sa présence, est reparti très rapidement dans une BMW grise.
-Il a pu le voir, le gars en question?
-Il dit qu'il pourrait le reconnaître, oui.
-Alors, Delcroix, qu'avez-vous a répondre à ça?
Je n'ai rien trouvé à dire. N'avez-vous jamais eu l'impression d'arriver, à un certain moment, le dos contre un mur, devant une meute prête à vous mettre en pièces? C'est ce que j'ai ressenti à cet instant précis.
-Alors, Delcroix, a répété Tardieu, vous voyez bien que nous avons plus de preuves qu'il n'en faut pour vous traîner devant un juge. Avouez, il vous en sera tenu compte.
-Je n'étais pas dans la forêt ce matin du...quelle date, déjà?
"Qu'est-ce que je pouvais faire d'autre que continuer à nier?"
-Vous vous moquez de nous. Nous allons vous confronter au garde-forestier. Fais-le entrer, Cojean.
Et là, un gars entre deux âges est entré, vêtu d'une veste en gos drap vert et d'un pantalon marron. Il a dit bonjour à la cantonadeet il a attendu.
-Reconnaissez-vous, dans ce monsieur, a demandé Tardieu en me désignant, le promeneur qui a attiré votre attention le matin du 2 juillet?
-Oui, sauf que ce jour là, il portait un pantalon gris et non un bleu marine comme aujourd'hui. Mais sûr, c'est lui.
-Merci, c'est tout ce dont nous avons besoin. Fais donc raccompagner Monsieur, Cojean.
-Alors Delcroix, allez vous toujours clamer votre innocence, même devant un pareil témoignage? Avouez que vous avez tué votre femme.
J'en avais assez. J'ai murmuré un "Oui" presqu'inaudible.
-Comment?
-Oui, oui, oui! J'ai tué Nadège, là, vous êtes content? Mais je n'en pouvais plus, moi, de ses scènes perpétuelles, de sa jalousie, de sa hargne, elle m'étouffait! Si elle n'était pas morte, c'est moi qui serais sans doute mort! Sa méchanceté me tuait!
-Eh bien voilà! Et pour que je puisse me coucher moins bête ce soir, comment vous y êtes vous pris?
-J'ai remplacé le contenu de plusieurs capsules amaigrissante -ou supposées telles- "Minc'vite" par un broyat de champignons séchés. Elle les a absorbés au cours de sa cure.
-Vous en avez de l'imagination, dites-moi!
Je n'ai plus rien ajouté, tout était dit.
-Nous allons taper votre déposition et je vous demanderai de bien vouloir la signer.
Un peu plus tard, quand j'ai relu, avant d'y opposer ma signature, le récit bref et concis, sans âme, de ce que j'avais fait,je me suis demandé quel était le bout de laine qui avait amené tout le tricot à se défaire. Tout était parti de mon oubli stupide d'effacer les traces sur l'ordi. Mais c'est vrai, n'est pas assassin qui veut.
-Au fait, j'ai oublié de vous dire, monsieur Delcroix, m'a dit Tardieu avant qu'on m'emmène pour un temps que je n'osais évaluer, à l'autopsie, le légiste a découvert, chez votre femme, une tumeur au cerveau. Ce qui pourrait expliquer son agressivité et sa paranoïa. Tout ça pour vous dire qu'il était inutile de précipiter sa fin, la maladie s'en serait chargé.
.../...

Une fois que Delcroix fut sorti, Taedieu a regardé Cojean et Duval.
-Et encore une affaire de bouclée. Il n'aura pas tenu très longtemps, tout compte fait. Cojean, tu félicitera le gardien de la paix Portier pour son concours. Il a été excellent dans le rôle du garde-forestier. Sans ce témoignage bidon, Delcroix serait encore en train de nier.
-Pas très légal, tout ça, a dit Cojean en rigolant.
-Bah, c'est le résultat qui compte, non? mais ne t'en fais pas, je n'avais pas mis le magnétophone en marche. Mais "ça", et Tardieu a agité la déposition, ça, c'est du concret.

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