Y-a des jours, comme ça...
Il y a des jours où tout va de travers. Ça ne vous est jamais arrivé, à vous? Eh bien, ce matin, c'est ce qui s'est produit. Je m'était couchée tard, parce que c'était mardi, et le mardi, on se réunit entre copines. Et Nathalie avait jugé bon de monopoliser l'attention en nous racontant ses avatars conjugaux.
Bon, là, je ne peux pas m'empêcher de vous en faire part.
Parce qu'on a bien rigolé. Enfin nous, pas elle, vu qu'elle n'arrêtait pas de chouiner et de dire:
-Mais quel salaud! non mais quel salaud, ce mec! Là, c'est terminé, je mets le divorce en route.
On a entendu ça au moins trois cent cinquante fois depuis que Nathalie a épousé Yvon, après qu'elle eut envoyé paître son premier mari qu'elle jugeait trop pantoufle, et arraché de haute lutte le dit-Yvon à sa première femme (une pétasse, aux dires de Nathalie)
Il est évident que Yvon n'est pas du genre pantoufle mais du genre chaussure de course à laçage rapide, occupé qu'il est à sprinter derrière tout ce qui porte une jupe -et de moins de trente ans de préférence-
Alors évidemment, comme le sujet était passionnant, on n'a pas vu le temps passer.
Remarquez, on n'avait qu'une hâte, c'était que Nathalie s'en aille pour pouvoir commenter la situation hors de portée de ses oreilles. Aussi, tout le monde a fait semblant de s'habiller, on a accompagné Nathalie à sa voiture en lui disant: "Ne t'en fais pas, ça va s'arranger", un peu à la manière dont on réconforte un grand malade dont on sait qu'il ne s'en sortira pas.
Et sitôt la voiture de Nathalie disparue derrière le tournant, on est toutes rentrées ventre à terre, on a enlevé vite fait les manteaux inutiles et on a attaqué le sujet.
-C'est quoi, l'histoire, exactement, a demandé Françoise qui a toujours un wagon de retard
-Nathalie est tombée sur un mail que Yvon a adressé à une certaine Florence, a expliqué Valérie, patiemment.
-Moi, a déclaré Nicole de façon péremptoire, il ne m'aurait pas comme ça, ce mec, je vous jure! Et encore un que je larguerai vite fait!
Nicole, qui, soit dit en passant, n'a jamais pu, en quarante ans d'existence approcher un mâle de moins d'un mètre, ne doit pas bien connaître l'expression "se faire avoir par un homme". Elle fabule, là.
-Oui, mais bon, a persisté Françoise, un mail, c'est pas une cause de divorce, non plus!
-Mais t'es blonde, ou quoi? a rétorqué Claire, tu crois que le Yvon, il va se contenter d'un échange platonique? ça fait trois mois qu'il trompe Nathalie avec!
-Ah! ben ça change tout, a opiné Françoise d'un air pénétré.
--Moi, je dis qu'elle va encore passer l'éponge, a dit Patricia. On parie?
Et Patricia a proposé à tout le monde de miser sur les probabilités d'un divorce.
On a toutes mis l'argent dans la cagnotte, on a mis les comptes à jour, mais Claire a dit:
-Qu'est-ce qu'on va lui dire quand l'une d'entre nous aura raflé la mise et invité tout le monde au resto avec ses gains?
-On improvisera à ce moment là, ai-je répondu, Y a pas le feu!
On a bu un dernier verre et cette fois, tout le monde est parti pour de bon.
Et ce matin, pour se tirer des toiles, c'était dur.
J'ai posé un pied par terre et je me suis dirigée vers la salle de bain. Au moment d'allumer la lumière, j'ai senti que je mettais les pieds dans quelque chose de mouillé. J'ai regardé. Le chat avait fait pipi et j'étais en train de marcher dedans.
Saleté de chat.
Puis je me suis souvenu qu'avant de me coucher, j'avais oublié de lui remettre sa litière propre en place.
Alors j'ai épongé, néttoyé et remis la litière où elle aurait du se trouver la veille.
Et je suis allée sous la douche.
Où je n'avais plus d'eau chaude.
Avant de me coucher, j'ai oublié de mettre le cumulus en marche (non, il n'a pas d'horloge, pour l'instant!)
Bon, une douche tiède, ça ne tue pas, non plus. Sauf en hiver, par moins 7°.
J'ai préparé mon petit déjeuner et celui du chat. A qui je n'ai pas fait de reproches parce que, hein, ce n'était pas sa faute s'il n'avait pas de litière, non plus!
Évidemment, comme c'était la troisième fois que je lui servais des croquettes, il n'en n'a pas voulu.
Il a commencé à faire le cirque en miaulant et en griffant les pieds de la table. Pour le faire taire, j'ai du lui donné la moitié de l'escalope de dinde que je me réservais pour midi. Il a tout englouti, y compris l'autre moitié, et j'ai compris que j'étais bonne pour aller manger au self.
Oui, mais le mercredi, j'aime pas parce que c'est pot-au-feu, et ça nage dans une sorte de bouillon insipide, je vous dit pas comment c'est dégueu. Mais bon, pour une fois...
Avec tout ça, j'étais en retard. J'ai chopé vite fait la poubelle au passage pour la mette dans le container en bas de l'immeuble et j'ai couru après le bus qui passait à ce moment là.
S'il y a une chose que je déteste, c'est bien de courir, un petit matin d'hiver, après le bus qui fait exprès de s'arrêter cinquante mètres plus loin.
C'est en arrivant au bureau que je me suis aperçu que je tenais toujours mon sac poubelle à la main.
Je me demande ce que les autres passagers ont pensé, quand ils m'ont vue cramponnée à la barre avec un sac poubelle à la main. Sans compter l'odeur, vu qu'il y avait la litière du chat dedans. Remarquez, ce ne sont pas les odeurs qui manquent, dans les bus, mais bon, demain, je ne prendrai pas le même. Celui d'avant ou celui d'après, mais pas le même. La honte.
Je me suis enfin débarrassée de mon maudit sac dans la poubelle des toilettes du bureau.
Personne n'a jugé bon de faire une longue pause maquillage, aujourd'hui. Sauf Nathalie qui avait les yeux rouges et gonflés et qui a tenté de réparé les dégâts à grand renfort de rimmel.
Du coup, on aurait dit un panda.
En arrivant au self, Claire m'a demandé pourquoi mes chaussures étaient dépareillées.
-Comment ça, dépareillées?
J'ai regardé, et effectivement, j'avais un escarpin noir et un autre bleu marine.
Dans l'obscurité de mon dressing, j'avais mélangé les chaussures.
Non, je n'ai pas pensé à changé l'ampoule qui a grillé il y a une semaine.
Du coup, alors que, dans l'ignorance de la chose, je marchais normalement, je me suis mise à ne voir que mes pieds et je me suis rendu compte que je marchais presque le nez par terre.
Et tout l'après midi, j'ai attendu, pour me déplacer, que quelqu'un passe.
Pour marcher derrière.
Saleté de journée.
Mais je me trompais. J'aurais du dire : saleté de semaine.
-Moi, a dit Nicole


